Le Venezuela s’engage dans une séquence politique inédite avec l’ouverture du processus parlementaire d’une loi d’amnistie d’une ampleur sans précédent, couvrant près de trois décennies de pouvoir chaviste. L’Assemblée nationale a approuvé à l’unanimité la première lecture du texte, baptisé Loi d’amnistie pour la coexistence démocratique, marquant une volonté affichée de tourner la page d’une polarisation chronique.
Portée par la présidente intérimaire Delcy Rodríguez, l’initiative est présentée comme un instrument de paix et de réconciliation nationale. Elle intervient dans un contexte exceptionnel, après la chute de Nicolás Maduro à la suite de l’opération militaire du 3 janvier et sous la pression directe des États-Unis, désormais acteurs centraux du nouvel équilibre de pouvoir à Caracas.
Le projet prévoit l’amnistie de personnes poursuivies pour des infractions telles que la trahison, le terrorisme, l’incitation à la haine ou la rébellion, des qualifications pénales largement utilisées ces dernières années contre des opposants politiques. Sont également concernés des faits liés à l’expression sur les réseaux sociaux, devenue l’un des principaux terrains de la répression politique.
Le texte exclut toutefois explicitement les crimes contre l’humanité et les violations graves des droits humains, conformément à la Constitution vénézuélienne et aux enquêtes en cours de la Cour pénale internationale, qui examine depuis 2017 la situation du pays.
Du côté de l’opposition, la prudence domine. Le député Tomás Guanipa a évoqué un possible “moment de retrouvailles”, à condition que la paix recherchée ne soit ni celle de la peur ni celle du silence. Selon l’ONG Foro Penal, plus de 380 détenus politiques ont déjà été libérés dans le cadre d’un processus préparatoire engagé début janvier.
La loi prévoit également la levée des interdictions politiques imposées entre 1999 et 2026, une disposition clé après des années d’exclusions électorales controversées, notamment celle ayant empêché María Corina Machado, prix Nobel de la paix, de participer aux élections de 2024. Le texte corrige en outre la pratique du jugement de civils par des juridictions militaires et garantit le retour des exilés.
En revanche, l’absence de dispositions sur les réparations aux victimes suscite déjà des critiques. Pour plusieurs experts, l’enjeu sera d’éviter que l’amnistie ne se transforme en amnésie institutionnelle. Comme le souligne Alfredo Romero, directeur de Foro Penal, une transition crédible ne peut se construire ni sur la vengeance ni sur l’impunité.
Parallèlement, le pouvoir intérimaire tente de relancer un dialogue politique avec une partie de l’opposition, dans un climat que certaines sources qualifient de plus ouvert que lors des négociations précédentes. La reprise des relations avec Washington et la réorganisation du secteur pétrolier témoignent d’une recomposition en cours, dont l’issue reste incertaine.