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Les négociations de Madrid sur le Sahara : cinq clés pour comprendre le processus diplomatique impulsé par l'Administration Trump

11 février 2026 - 21:13

La réunion tenue ce week-end à l’ambassade américaine de Madrid a rassemblé pour la première fois autour d’une même table le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario, sous médiation directe de Washington. Un demi-siècle de conflit dispose, pour la première fois depuis des décennies, d’un processus technique doté d’une feuille de route et d’un calendrier.

L’ambassade des États-Unis à Madrid a été le théâtre, dimanche 8 février, de l’une des rencontres diplomatiques les plus significatives de ces dernières années autour du conflit du Sahara. Le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario se sont assis pour la première fois à la même table sous médiation directe de Washington, avec l’envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU, Staffan de Mistura, comme coparrain du processus. La réunion, tenue dans le strict secret à la demande des médiateurs américains, s’est prolongée plus de quatre heures.

Cette rencontre est le fruit d’une intense activité diplomatique que l’Administration Trump a déployée depuis l’automne 2025 et qui a transformé un différend gelé depuis des décennies en un processus doté d’une structure technique et d’un calendrier. Washington a fixé comme objectif immédiat une réunion en mai dans la capitale américaine pour la signature d’un accord-cadre politique, faisant des conversations de Madrid le premier jalon vérifiable vers une éventuelle solution négociée au conflit le plus long du continent africain.

  1. Pourquoi Madrid et pourquoi maintenant : le tournant de la Maison-Blanche

L’implication directe de l’Administration Trump dans la question du Sahara s’est intensifiée à partir de l’automne 2025. Massad Boulos, envoyé spécial du président pour les affaires africaines, a déclaré publiquement que le règlement du conflit constituait une « priorité absolue » pour Washington et a entrepris une tournée de contacts avec tous les acteurs concernés, notamment une visite à Alger en janvier où il a été reçu par le président Abdelmadjid Tebboune. Son objectif explicite était de convaincre l’Algérie — l’acteur exerçant la plus grande influence sur le Front Polisario — de s’asseoir à la table dans les conditions fixées par les États-Unis.

Le choix de Madrid répond à des critères logistiques et n’implique pas un rôle actif du gouvernement espagnol dans la conception de la négociation. La réunion de dimanche était la deuxième du genre, après une première rencontre tenue en janvier aux États-Unis, révélant ainsi une stratégie de diplomatie séquentielle et soutenue. Aux côtés de Boulos participait Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU, dont la présence aux négociations a souligné la priorité accordée par la Maison-Blanche à ce processus et le caractère sans ambiguïté de l’impulsion diplomatique commune entre Washington et Rabat.

  1. Le plan d’autonomie élargi : de trois pages à quarante

Depuis sa présentation en 2007, la proposition marocaine d’autonomie pour le Sahara sous souveraineté du Royaume ne consistait qu’en un document de trois pages exposant les seuls principes généraux d’un éventuel statut autonome. Après plusieurs mois de pression exercée par les États-Unis, la France et l’envoyé de l’ONU pour doter la proposition d’une plus grande consistance technique et d’un approfondissement juridique, le Maroc a présenté en janvier 2026 un nouveau document de quarante pages élaboré par des conseillers royaux et le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita.

Le nouveau document présente une architecture détaillée portant sur la fiscalité locale, l’organisation judiciaire et les compétences de sécurité sur le territoire. À Madrid, Bourita l’a présenté au moyen d’un exposé structuré en diapositives, transformant ce qui avait été, lors des rondes précédentes, un débat politique ouvert en un examen technique des modalités concrètes de mise en œuvre. Ce changement de méthode — du débat de principe à la négociation sur le contenu — constitue l’un des paris centraux de la diplomatie marocaine et a été interprété par des sources proches de la délégation de Rabat comme une victoire de positionnement.

  1. La Résolution 2797 de l’ONU, le soutien international qui rend le processus possible

Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté la Résolution 2797, portée par les États-Unis, qui établit que la proposition d’autonomie du Maroc pourrait représenter « le résultat le plus réaliste » pour parvenir à « une solution politique finale, juste, durable et mutuellement acceptable ». Cette formulation va au-delà des résolutions précédentes et constitue la base juridique sur laquelle Washington a construit toute l’architecture des négociations, exigeant de toutes les parties qu’elles la reconnaissent comme point de départ.

Le soutien international au plan d’autonomie s’est notablement élargi au cours des mois précédents. Le 29 janvier 2026, l’Union européenne a exprimé pour la première fois de manière collective son soutien à ce qu’une future solution s’articule sur cette base, lors du Conseil d’association UE-Maroc tenu à Bruxelles. Les États-Unis et la France sont allés plus loin en reconnaissant la souveraineté marocaine sur le territoire. L’Espagne a formalisé son adhésion à cette position en 2022, lorsque le gouvernement a qualifié la proposition de « base la plus sérieuse, la plus crédible et la plus réaliste » pour résoudre le conflit.

  1. Le rôle de l’Algérie : entre pression internationale et nécessité de sauvegarder son image

L’Algérie a été pendant des décennies le principal soutien politique et logistique du Front Polisario, accueillant sur son territoire les camps de réfugiés sahraouis de Tindouf. À Madrid, elle a siégé à la table en tant que partie directe — et non comme simple observateur, statut qu’elle avait tenté d’obtenir lors de négociations précédentes — et, selon des sources proches de la négociation, a accepté que le plan d’autonomie élargi constitue le seul document technique sur la table. Cette position, si elle se confirme, représente une concession d’une portée historique dans l’attitude algérienne.

La délégation algérienne a refusé, cependant, de prendre part à la photographie de groupe que Washington avait tenté d’organiser à l’issue des conversations pour transmettre au monde un message d’avancée. Selon des sources proches de la délégation marocaine, le ministre Ahmed Attaf a invoqué le fait qu’une telle démarche n’avait pas de sens en l’absence d’une normalisation diplomatique préalable entre Alger et Rabat, dont les relations sont formellement rompues depuis 2021. Ce geste symbolise la tension entre l’acceptation technique du processus et la nécessité pour l’Algérie de préserver sa posture vis-à-vis de l’opinion publique intérieure.

  1. La Feuille de Route de Madrid 2026 et le chemin vers Washington, en mai

Parmi les résultats des conversations figure ce qui est désigné comme la Feuille de Route de Madrid 2026, un accord de procédure fixant la prochaine ronde de négociations à Washington en mai, avec pour objectif la signature d’un accord-cadre politique. La création d’un Comité Technique Permanent composé d’experts juridiques des quatre parties, sous supervision conjointe des États-Unis et de l’ONU, a également été actée. Son mandat sera d’examiner les modalités concrètes d’application de l’autonomie en matière fiscale, judiciaire et de sécurité locale.

Le chemin jusqu’à Washington n’est pas exempt d’obstacles. Le Front Polisario maintient son exigence historique d’un référendum d’autodétermination, et la réconciliation pleine entre le Maroc et l’Algérie — qui inclurait la réouverture de leur frontière terrestre fermée depuis 1994, le rétablissement des relations diplomatiques et l’éventuelle réactivation du gazoduc Maghreb-Europe — fait partie de l’horizon le plus ambitieux que dessine la diplomatie américaine. Le Maroc aspire également à ce que la MINURSO, la mission de l’ONU déployée sur le territoire, soit démantelée ou réduite avant le prochain renouvellement de son mandat en octobre.

 

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