Dans une interview réalisée par Abdelhak Belechger pour alyaoum24, le politologue marocain Moussaoui Ajlaoui décrypte les coulisses de discussions discrètes tenues à Madrid sous impulsion américaine autour du dossier du Sahara. Selon lui, un tournant stratégique est en cours : la centralité du plan marocain d’autonomie ne relèverait plus d’une simple initiative nationale, mais d’un cadre politique désormais structurant dans les échanges internationaux.
Madrid : un signal politique plus qu’un simple rendez-vous diplomatique
Washington a confirmé la tenue d’une réunion en Espagne rassemblant le Maroc, l’Algérie, la Mauritanie et le Front Polisario, sous l’égide des États-Unis et en lien avec l’ONU, dans le sillage de la résolution 2797 du Conseil de sécurité.
Pour Ajlaoui, la présence officielle d’Alger constitue l’élément déterminant. Le passage, dans la résolution, d’une référence aux « deux parties » à celle aux « quatre parties » marque, selon lui, une évolution sémantique lourde de conséquences diplomatiques. La participation algérienne ne serait plus périphérique, mais structurelle.
L’autonomie, unique proposition sur la table
D’après l’analyste, la dynamique internationale actuelle — portée notamment par les États-Unis et plusieurs capitales européennes — consacre le plan d’autonomie marocain comme seule base politique crédible. Il rappelle que les options théoriques de règlement (intégration, indépendance, autonomie) se sont progressivement réduites, l’autonomie sous souveraineté marocaine s’imposant comme compromis opérationnel.
Ajlaoui évoque également l’existence d’une version actualisée du plan marocain, plus détaillée que celle de 2007. Un document d’une quarantaine de pages circulerait dans les cercles diplomatiques, sans publication officielle à ce stade.
Partis régionaux : vers une recomposition politique saharienne ?
L’un des points les plus sensibles abordés dans l’entretien concerne la possible émergence de partis régionaux sahariens dans le cadre d’une autonomie élargie.
Plusieurs scénarios sont évoqués :
- fédérations régionales de partis nationaux existants ;
- formations politiques spécifiquement sahariennes ;
- intégration d’anciens cadres du Polisario dans le jeu électoral local.
Cette hypothèse soulève des enjeux constitutionnels majeurs. L’adaptation du cadre institutionnel marocain serait inévitable, notamment pour articuler autonomie saharienne et régionalisation avancée dans les onze autres régions du Royaume.
Ajlaoui insiste sur un point : la réussite du projet dépendra de la qualité des élites locales. L’autonomie ne saurait, selon lui, se réduire à un aménagement administratif ; elle suppose compétence politique, crédibilité électorale et responsabilité institutionnelle.
Pression américaine et incertitudes algériennes
L’entretien laisse transparaître une pression croissante de Washington. Des signaux politiques et parlementaires américains évoquent la possibilité de mesures coercitives en cas de blocage. L’administration américaine chercherait à obtenir, d’ici octobre, un accord politique préalable susceptible d’influencer le renouvellement du mandat de la MINURSO.
Pour Ajlaoui, la question centrale reste celle du positionnement algérien :
- accompagner la dynamique et préserver sa place à la table des négociations ;
- ou temporiser dans l’espoir d’un changement de conjoncture internationale.
La MINURSO et la redéfinition du cadre onusien
Créée en 1991, la mission onusienne a vu son mandat évoluer au fil des échecs successifs du référendum. Selon Ajlaoui, la fonction de la MINURSO se limite désormais essentiellement au maintien de la stabilité et à la remontée d’informations au Secrétaire général.
L’hypothèse d’un accord politique poserait inévitablement la question du redéploiement ou de la transformation de la mission. L’enjeu serait alors double : sortir progressivement du registre du Chapitre VI du Conseil de sécurité et clore le traitement du dossier au sein de la Quatrième Commission de l’Assemblée générale.
Un basculement de référentiel
Le point central de l’analyse d’Ajlaoui tient dans ce qu’il qualifie de « changement de référentiel » : le débat ne porterait plus sur l’opposition binaire entre indépendance et intégration, mais sur les modalités concrètes d’une autonomie encadrée par la souveraineté marocaine.
Reste à savoir si ce déplacement conceptuel sera confirmé dans les mois à venir, notamment avant la session d’octobre du Conseil de sécurité. Le calendrier diplomatique s’accélère, mais les paramètres politiques régionaux demeurent mouvants.
L’entretien révèle ainsi une phase charnière : entre négociations discrètes, pressions internationales et recompositions internes possibles, le dossier saharien semble entrer dans une séquence où la bataille juridique cède la place à une ingénierie institutionnelle de long terme.