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Changement climatique et inondations au Maroc : analyse systémique d’un risque en transition

18 février 2026 - 11:39

Dr. Khadija Haboubi est Directrice de l’École Nationale des Sciences Appliquées d’Al Hoceima. Spécialiste des dynamiques territoriales et des risques environnementaux, elle propose ici une lecture systémique des inondations récentes au Maroc, à l’intersection du changement climatique, de l’hydrologie et de la gouvernance territoriale.

Le Maroc a connu, au cours de la dernière saison pluvieuse, des épisodes d’inondations d’ampleur significative, notamment dans le nord-ouest du pays, remettant au centre du débat la question du lien entre changement climatique et intensification des risques hydrologiques. Une lecture scientifique rigoureuse impose toutefois de dépasser l’explication simpliste qui attribue l’ensemble du phénomène au seul « climat », pour adopter une analyse structurelle articulant trois dimensions interdépendantes : la transformation du régime climatique, la réponse hydrologique des bassins versants, ainsi que la vulnérabilité territoriale et la qualité de la gouvernance. Les inondations ne sont pas uniquement le résultat de fortes pluies ; elles constituent l’aboutissement d’une chaîne causale complexe qui débute dans l’atmosphère et se matérialise dans l’espace urbain et socio-économique.

Le Maroc appartient au bassin méditerranéen, identifié comme l’un des « hot spots » mondiaux du changement climatique. Les données climatiques mettent en évidence une élévation progressive des températures, une tendance à la diminution des précipitations annuelles à long terme, mais surtout une augmentation de la fréquence et de l’intensité des événements extrêmes. La mutation essentielle ne réside pas seulement dans la quantité annuelle de pluie, mais dans sa répartition temporelle. On observe moins de jours pluvieux, mais des épisodes plus concentrés et plus intenses. Lorsque certaines provinces du nord enregistrent entre 100 et 150 mm en 24 heures, ces volumes dépassent la capacité d’infiltration des sols et de drainage des infrastructures, car les crues sont déterminées par le débit de pointe et non par la moyenne annuelle.

D’un point de vue hydrologique, les années successives de sécheresse laissent une empreinte durable sur les systèmes naturels : réduction du couvert végétal, durcissement de la couche superficielle des sols et diminution de leur capacité d’absorption. Ainsi, lorsque des pluies intenses surviennent après une longue période sèche, une part importante des eaux se transforme en ruissellement rapide plutôt qu’en infiltration progressive, ce qui accroît le coefficient de ruissellement et élève le débit de pointe. Autrement dit, la sécheresse ne réduit pas seulement les ressources hydriques ; elle prépare également le terrain à des crues plus violentes lors des premiers épisodes pluvieux intenses.

Les bassins du nord-ouest, en particulier celui du Loukkos, présentent une réponse hydrologique rapide en raison des pentes des zones amont et de l’existence de vastes plaines inondables en aval, combinées à une forte densité agricole et urbaine. Lorsque des apports importants sont concentrés sur une courte période, les niveaux d’eau augmentent rapidement et submergent les zones basses. Les événements récents ont entraîné l’évacuation d’un nombre considérable d’habitants, la submersion de dizaines de milliers d’hectares agricoles et la mobilisation de ressources financières importantes pour la réhabilitation, ce qui confirme le caractère systémique de ces risques.

Les barrages jouent un rôle déterminant dans l’atténuation des crues grâce au stockage temporaire des eaux. Cependant, leur efficacité dépend de la disponibilité d’une capacité de stockage résiduelle et de la qualité des prévisions hydrométéorologiques. Lorsque les réservoirs se remplissent rapidement sous l’effet d’apports exceptionnels, des lâchers d’eau deviennent nécessaires pour garantir la sécurité des ouvrages. Si ces lâchers coïncident avec un pic naturel du cours d’eau, les niveaux en aval peuvent s’élever davantage. Cela souligne la nécessité d’actualiser les protocoles d’exploitation à la lumière de scénarios climatiques marqués par une variabilité accrue.

Toutefois, ni le climat ni l’hydrologie ne suffisent à expliquer l’ampleur des pertes. L’urbanisation dans les plaines inondables, l’augmentation des surfaces imperméabilisées, l’insuffisance de l’entretien des réseaux de drainage et l’absence d’intégration contraignante des cartes de risques dans les documents d’aménagement amplifient considérablement l’exposition. Le risque d’inondation doit ainsi être compris comme le produit de l’intensité de l’événement, du degré d’exposition et du niveau de vulnérabilité. Le changement climatique accroît l’intensité des phénomènes, mais l’ampleur des dommages dépend de la structure territoriale et de la qualité de la gouvernance.

Les données observées lors de ces inondations — évacuations massives, pertes agricoles significatives, mobilisation de milliards de dirhams pour la reconstruction — indiquent que le Maroc n’est plus confronté à des incidents isolés, mais à une transformation structurelle de la nature des risques. Le pays ne doit plus seulement gérer la rareté de l’eau, mais également la variabilité extrême et la coexistence paradoxale de la sécheresse prolongée et des pluies torrentielles.

La réponse doit être structurelle et prospective : intégration des scénarios climatiques dans la planification urbaine, élévation des standards de conception des réseaux de drainage, renforcement des systèmes d’alerte précoce, promotion de solutions fondées sur la nature telles que la restauration des bassins versants et des plaines inondables, et amélioration de la coordination institutionnelle entre les différents acteurs de la gestion de l’eau. Les événements récents ne constituent pas une anomalie passagère, mais l’expression d’une transition vers un régime hydroclimatique plus instable et plus variable. Le véritable enjeu réside désormais dans la construction d’un modèle de développement résilient capable de gérer simultanément la rareté, l’abondance et les risques extrêmes, car  le climat de demain ne ressemblera pas à celui d’hier.

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