Alors que le débat public espagnol s’enflamme régulièrement autour des importations agricoles marocaines, les chiffres officiels racontent une autre histoire. Dans cette analyse, David Alvarado, professeur espagnol de science politique et spécialiste des relations internationales, démonte les idées reçues et met en lumière les interdépendances structurelles qui façonnent les échanges agroalimentaires entre l’Espagne et le Maroc, loin des slogans et des simplifications.
Les produits agroalimentaires marocains génèrent un débat récurrent en Espagne, alimenté par des informations partielles et des rumeurs concernant l’origine réelle de ce qui arrive dans les supermarchés. Une analyse des données officielles du ministère de l’Agriculture et des sources du commerce international offre une image plus précise et plus complexe que ne le suggère le récit dominant.
À intervalles réguliers, les réseaux sociaux se remplissent de messages alertant sur « l’invasion » de produits marocains dans les rayons des supermarchés espagnols et appelant au boycott de ces marchandises afin de protéger les producteurs nationaux. La réalité que montrent les données officielles est plus nuancée : le Maroc est un fournisseur important pour des produits spécifiques, mais il est loin d’être le fournisseur dominant que ces messages laissent entendre. De plus, une part substantielle de ce qui arrive avec une étiquette marocaine est produite par des entreprises à capitaux et à gestion espagnols.
Le rapport bilatéral Maroc-2024 du ministère de l’Agriculture, de la Pêche et de l’Alimentation (MAPA) et les données d’ITC Trade Map — plateforme qui intègre les statistiques du commerce international des Nations unies et les registres nationaux — permettent de dresser un tableau précis de cette relation. L’analyse s’appuie également sur les contributions de chercheurs spécialisés dans les marchés internationaux et le commerce des agrumes consultés sur le terrain.
1. Le poids réel du Maroc : huitième fournisseur et 4 % du total
En 2024, l’Espagne a importé des produits agroalimentaires et halieutiques (AAP) — catégorie qui regroupe toutes les marchandises propres à la consommation humaine, animales ou végétales, primaires ou transformées — en provenance du Maroc pour une valeur de 2,223 milliards d’euros. Ce chiffre représente 4 % du total des produits de ce type importés du monde entier, selon le MAPA. Dans le classement mondial des fournisseurs, le Maroc occupait la huitième place, derrière les cinq grands partenaires communautaires ainsi que le Royaume-Uni, les États-Unis et la Chine.
Le cadre réglementaire de cet échange est défini par la Politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne (UE) et par la réglementation sanitaire communautaire, qui exige des contrôles phytosanitaires, la vérification des résidus de pesticides et le respect des normes d’étiquetage avant que tout produit provenant de pays tiers n’accède au marché européen. Les produits marocains ne font pas exception à ces exigences.
Bien que la somme de 2,223 milliards d’euros puisse paraître élevée en valeur absolue, elle représente moins que ce que l’Espagne importe d’un seul partenaire communautaire comme le Portugal. Le débat public tend à amplifier la présence marocaine bien au-delà de ce que révèlent les statistiques : 4 % du total des achats agroalimentaires espagnols à l’extérieur constitue une part significative mais nullement dominante dans l’ensemble.
2. Ce que l’Espagne achète : de la tomate et la fraise à la domination de la myrtille
Les dix produits acquis en plus grande quantité au Maroc en 2024, en valeur économique, ont été les mollusques (poulpe, calamar ou palourdes), les framboises, les myrtilles, les haricots verts, le poisson, les poivrons, les avocats, les crustacés (crevettes, langoustines ou cigales de mer), les tomates et les fraises. Le fait que mollusques et crustacés figurent comme catégories distinctes s’explique par leur appartenance à des familles biologiques différentes et à des catégories commerciales distinctes, avec des chaînes de production et des marchés de destination propres.
La composition de ce panier a changé de manière significative au cours des deux dernières décennies. Il y a vingt ans, les produits les plus importants en provenance du Maroc étaient les fraises, les melons et les agrumes. Aujourd’hui, le premier plan est occupé par les fruits rouges, en particulier la myrtille, dont les importations ont atteint 45 000 tonnes lors de la dernière campagne, contre 29 000 l’année précédente, selon l’expert en commerce des agrumes Paco Borrás.
Tous les produits importés ne finissent pas dans le panier de consommation espagnol. Une partie est réexportée vers d’autres marchés européens : avocats, myrtilles, framboises et fraises sont les produits qui suivent le plus fréquemment ce chemin. Les distributeurs espagnols utilisent la production marocaine — dont le calendrier est plus précoce que celui de la production nationale — pour lancer leur campagne avant que la récolte locale ne soit prête et maintenir ainsi un approvisionnement continu tout au long de l’année.
3. Qui produit quoi : des entreprises espagnoles derrière l’étiquette marocaine
L’un des éléments le plus fréquemment omis dans le débat public est que de nombreux produits étiquetés comme marocains ne sont pas fabriqués par des entreprises de ce pays, mais par des opérateurs espagnols disposant d’installations au sud du détroit de Gibraltar. Selon les dernières données de l’Institut espagnol du commerce extérieur (ICEX), en 2023, 322 entreprises espagnoles étaient établies au Maroc, dont 35 dans le secteur agroalimentaire. Víctor Martínez Gómez, chercheur à la Universitat Politècnica de València (UPV), le résume ainsi : « Des entreprises espagnoles complètent leur production nationale par une production marocaine qu’elles commercialisent ensuite sous leur propre marque. »
Le cas des haricots verts plats illustre clairement cette dynamique. Borrás souligne que « toutes les haricots vendus dans les supermarchés au cœur de l’hiver en Espagne sont d’origine marocaine, mais généralement l’emballeur est espagnol », une situation consolidée depuis près de quatre décennies. La réglementation européenne en matière d’étiquetage impose que le pays d’origine réel — le Maroc — figure sur le produit, indépendamment de l’entreprise qui le commercialise, ce qui garantit la traçabilité pour le consommateur.
Cette structure de production partagée a des conséquences directes sur le débat politique. Lorsqu’il est proposé de limiter l’entrée des produits marocains par des droits de douane ou des quotas plus restrictifs, les entreprises espagnoles ayant une production au Maroc sont également affectées. Toute politique protectionniste visant à favoriser exclusivement le secteur agricole national se heurte à cet enchevêtrement d’intérêts croisés tissé depuis des décennies entre les deux rives.
4. La balance dans l’autre sens : l’Espagne vend aussi, et de plus en plus
La relation commerciale entre l’Espagne et le Maroc n’est pas unidirectionnelle. L’Espagne est le deuxième fournisseur agroalimentaire et halieutique du Maroc, derrière le Brésil, et la principale destination des exportations marocaines de ces produits, devant la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne. En 2024, l’Espagne a exporté vers le Maroc pour 1,223 milliard d’euros de produits, soit un peu plus de la moitié de ce qu’elle lui a acheté cette année-là. Les principaux produits exportés ont été l’huile de soja et des animaux vivants des espèces ovine, caprine et bovine.
Entre 2020 et 2024, les exportations espagnoles vers le Maroc ont augmenté de 101,9 %, soit le double du rythme de croissance des importations, qui ont progressé de 41,2 % sur la même période. Malgré ce dynamisme exportateur, la balance commerciale reste négative pour l’Espagne. Toutefois, le déficit s’est réduit de 3,3 % par rapport aux années précédentes, ce qui laisse entrevoir un rééquilibrage progressif. Dans le domaine des fruits et légumes, l’Espagne et la France absorbent ensemble près de la moitié des exportations marocaines de cette catégorie.
La croissance des exportations espagnoles vers le Maroc — doublées en seulement quatre ans — reflète également l’expansion de l’industrie agroalimentaire marocaine, qui demande des intrants et des matières premières que l’Espagne peut fournir de manière compétitive. Cette dynamique fait du Maroc un marché de plus en plus important pour le secteur agroexportateur espagnol, au-delà de son rôle habituel dans l’imaginaire collectif comme simple fournisseur de légumes et de fruits.
5. Une relation aux interdépendances structurelles qui dépassent la question du prix
Le lien agroalimentaire entre l’Espagne et le Maroc ne repose pas uniquement sur la concurrence par les prix, mais sur une complémentarité construite au fil des décennies. Martínez Gómez décrit cette évolution comme un passage « de la concurrence pure vers un certain degré de complémentarité » : l’Espagne importe des produits halieutiques, des fruits rouges et des légumes qu’elle ne peut pas produire hors saison de manière compétitive, tandis que le Maroc achète des animaux vivants et de l’huile de soja. Le différentiel du coût de la main-d’œuvre constitue l’un des facteurs structurels expliquant cette répartition.
Les appels au boycott des produits marocains ont des effets plus complexes que ne le suggèrent leurs promoteurs. Dans de nombreux cas, ils nuiraient également aux entreprises et distributeurs espagnols qui ont structuré leur chaîne de production autour de cette relation bilatérale. L’appartenance de l’Espagne à l’UE ajoute en outre une dimension réglementaire : les accords commerciaux européens avec le Maroc conditionnent les droits de douane, les quotas et les conditions d’accès au marché communautaire pour les produits du pays voisin.
Le récit présentant le Maroc comme une menace pour l’agriculture espagnole masque une réalité bien plus imbriquée. Producteurs, distributeurs et importateurs des deux côtés du détroit opèrent au sein d’un système d’interdépendances mutuelles qui, depuis des décennies, ne peut plus être décrit en termes de simple rivalité. Comprendre cette complexité est la première étape pour évaluer avec rigueur toute politique commerciale visant à réguler cet échange sans générer d’effets indésirables sur le secteur même qu’elle prétend protéger.