Il y a des pays où les alternances politiques racontent une démocratie vivante. Et il y en a d’autres où elles traduisent une crise permanente. Le Pérou appartient aujourd’hui à cette seconde catégorie. L’arrivée de José María Balcázar à la présidence par intérim, à la suite d’un nouveau renversement institutionnel, illustre une fois de plus la fragilité chronique du système politique péruvien.
À 83 ans, cet avocat de gauche, membre du parti Perú Libre, n’a pas remporté une élection présidentielle. Il a simplement accédé au sommet de l’État en vertu d’un mécanisme constitutionnel : dans un pays où la présidence se retrouve vacante, le chef du Parlement assume automatiquement la direction du pays. Élu à la tête du Congrès, Balcázar devient ainsi le huitième chef d’État péruvien depuis 2016 — un chiffre qui résume à lui seul la profondeur de la crise institutionnelle.
Son mandat sera court. Il devra assurer la transition jusqu’au 26 juillet, date à laquelle le futur président issu des élections d’avril prendra ses fonctions. Officiellement, la mission est simple : garantir un processus électoral transparent et éviter de nouveaux affrontements politiques. Mais dans un climat où chaque dirigeant est rapidement contesté, l’objectif s’annonce plus complexe qu’il n’y paraît.
La chute de son prédécesseur José Jerí illustre cette dynamique. Arrivé au pouvoir après la destitution de Dina Boluarte, il a été à son tour écarté par le Congrès sous des accusations de corruption et d’abus d’influence. Cette succession de destitutions rapides nourrit la perception d’un système politique dominé par les rapports de force parlementaires plutôt que par une véritable stabilité gouvernementale.
Balcázar lui-même n’échappe pas aux controverses. Ses déclarations passées sur des sujets sociaux sensibles ont suscité de vives critiques d’organisations de défense des droits humains, ravivant le débat sur la capacité des élites politiques péruviennes à incarner une transition apaisée. Son appartenance à Perú Libre, le mouvement qui avait porté Pedro Castillo au pouvoir avant sa chute spectaculaire en 2022, ajoute une dimension symbolique forte à cette nomination.
Mais au-delà des personnalités, la crise péruvienne révèle un problème structurel plus profond : une fragmentation extrême du paysage politique, un Congrès puissant mais souvent fragmenté, et une défiance croissante de la population envers ses institutions. Depuis près d’une décennie, chaque président semble entrer au palais gouvernemental avec la certitude de ne pas pouvoir terminer son mandat.
Dans ce contexte, les élections d’avril apparaissent comme une échéance décisive, mais aussi incertaine. Plus de trente candidats se disputent déjà la présidence, signe d’un système politique éclaté où aucune force ne parvient à imposer un projet unificateur. Le retour prévu à un Parlement bicaméral pourrait redessiner les équilibres institutionnels, sans garantir pour autant une sortie durable de la crise.
La présidence intérimaire de José María Balcázar ne constitue donc pas un tournant, mais plutôt un nouvel épisode d’une longue séquence d’instabilité. Au Pérou, la question n’est plus seulement de savoir qui gouverne, mais si le pays parviendra enfin à reconstruire des institutions capables de durer au-delà des urgences politiques du moment.