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Conquête de l’Amérique : Felipe VI reconnaît des « abus » et appelle à une lecture historique nuancée

17 mars 2026 - 12:41

Le roi d’Espagne Felipe VI a reconnu que la conquête espagnole de l’Amérique avait été marquée par « beaucoup d’abus », tout en appelant à analyser cette période « dans son juste contexte historique ». Ces propos, tenus lors d’une visite au Museo Arqueológico Nacional à Madrid, constituent l’une des déclarations les plus explicites faites par la Couronne espagnole sur les excès qui ont accompagné l’expansion coloniale de l’Espagne au XVIᵉ siècle.

Le souverain s’exprimait à l’occasion d’une visite de l’exposition consacrée au monde indigène du Mexique préhispanique, organisée en coopération avec des institutions culturelles mexicaines. Au cours de la visite, en présence notamment de l’ambassadeur du Mexique en Espagne, Felipe VI a évoqué la complexité historique du processus de conquête.

Selon le monarque, les souverains catholiques avaient tenté d’encadrer la colonisation à travers un cadre juridique et moral, notamment avec les Leyes de Indias, destinées à protéger les populations autochtones. Mais, a-t-il reconnu, « la réalité n’a pas toujours correspondu aux intentions et il y a eu beaucoup d’abus ».

Le roi a également souligné que certains épisodes de cette période, observés avec les valeurs d’aujourd’hui, « ne peuvent évidemment pas nous rendre fiers ». Toutefois, il a insisté sur la nécessité d’éviter ce qu’il a qualifié de « présentisme moral excessif », estimant que l’étude de cette période devait s’appuyer sur une analyse historique « objective et rigoureuse ».

Une déclaration qui dépasse le cadre culturel

Bien que la visite ait été officiellement présentée comme un événement culturel, les propos du souverain ont rapidement acquis une dimension diplomatique. Les relations entre l’Espagne et le Mexique ont en effet été marquées ces dernières années par des tensions liées à la mémoire de la conquête et de la colonisation.

En 2019, l’ancien président mexicain Andrés Manuel López Obrador avait adressé une lettre au roi d’Espagne demandant que la Couronne présente des excuses formelles pour les abus commis lors de la conquête de l’Amérique et de la colonisation du Mexique. Cette demande avait suscité une réaction prudente de Madrid.

À l’époque, ni la monarchie espagnole ni le gouvernement n’avaient répondu directement à la lettre. Le ministère espagnol des Affaires étrangères avait simplement souligné la profondeur des liens historiques entre l’Espagne et l’Amérique latine, tout en rejetant l’idée d’excuses officielles.

Cette absence de réponse avait contribué à refroidir les relations entre les deux pays. La question est restée au centre du débat politique mexicain, notamment après l’arrivée au pouvoir de la présidente Claudia Sheinbaum, qui a maintenu la demande d’une reconnaissance claire des injustices historiques commises envers les peuples autochtones.

Les déclarations du roi ont été accueillies positivement à Mexico. Sur les réseaux sociaux, Claudia Sheinbaum a salué un « geste significatif », estimant que reconnaître les injustices du passé constitue un pas important vers une relation plus mature entre les deux nations.

Toutefois, les observateurs soulignent que les propos du souverain ne constituent pas une excuse officielle. Ils représentent plutôt une reconnaissance morale des abus historiques, accompagnée d’un appel à une lecture plus nuancée et contextualisée de cette période.

Une histoire toujours débattue

La conquête de l’Amérique demeure l’un des épisodes les plus débattus de l’histoire mondiale. Elle a profondément transformé les sociétés du continent américain, tout en donnant naissance à un espace culturel et linguistique partagé entre l’Europe et l’Amérique latine.

Au début du XVIᵉ siècle, lorsque le conquistador Hernán Cortés débarqua sur les côtes du Mexique en 1519, les civilisations mésoaméricaines comptaient une population estimée entre 15 et 30 millions d’habitants. L’arrivée des conquistadors espagnols marqua le début d’un processus historique complexe, caractérisé par des alliances politiques, des guerres, mais aussi par l’introduction de maladies inconnues sur le continent.

Les historiens s’accordent aujourd’hui à reconnaître que les épidémies – notamment la variole – ont joué un rôle majeur dans l’effondrement démographique des populations indigènes. Un siècle après la conquête, la population autochtone de la région avait chuté de manière spectaculaire, passant à quelques millions d’habitants seulement.

Ces transformations ont donné naissance à des sociétés profondément métissées, où les influences culturelles européennes et indigènes se sont progressivement mêlées. L’héritage de cette histoire reste visible dans la langue, la religion et les traditions culturelles de nombreux pays d’Amérique latine.

Un débat mémoriel toujours ouvert

Aujourd’hui encore, la mémoire de la conquête continue d’alimenter des débats politiques et historiographiques dans les deux rives de l’Atlantique. En Espagne, certains responsables politiques et historiens mettent en avant l’idée d’une histoire partagée qui a contribué à la formation d’un vaste espace culturel hispanophone.

D’autres voix, en revanche, soulignent les violences, les destructions et les inégalités qui ont marqué le processus colonial, appelant à une reconnaissance plus explicite des injustices commises à l’époque.

Dans ce contexte, les déclarations de Felipe VI apparaissent comme une tentative d’équilibre entre ces différentes lectures du passé. En reconnaissant les abus tout en appelant à une analyse historique contextualisée, le souverain semble vouloir ouvrir un espace de dialogue sans pour autant engager la monarchie dans une démarche officielle de repentance.

La question reste toutefois ouverte : jusqu’où les États contemporains doivent-ils aller dans la reconnaissance des injustices héritées de l’histoire coloniale ?

Pour l’Espagne comme pour le Mexique, cette interrogation dépasse largement le cadre diplomatique. Elle touche à la manière dont les sociétés interprètent leur passé et construisent leur mémoire collective dans un monde où les héritages de l’histoire continuent d’influencer les relations internationales.

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