Quatre ans après la rupture diplomatique provoquée par le soutien de Madrid au plan d’autonomie marocain pour le Sahara, le chef de la diplomatie espagnole José Manuel Albares se rend jeudi et vendredi en Algérie. Une visite dont les motivations sont davantage énergétiques et commerciales que politiques, et qui ne modifie en rien la position de l’Espagne sur le Sahara — une position que le Conseil de sécurité de l’ONU a, lui aussi, consacrée comme voie de référence.
Il y a des voyages diplomatiques que l’on peut qualifier de visites de courtoisie. Celui qu’effectuera le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, à Alger les 26 et 27 mars n’en fait pas partie. C’est un voyage de nécessité — énergétique, commerciale et géopolitique — que Madrid différait depuis quatre ans, non par manque de volonté, mais parce que les conditions n’étaient pas réunies. Elles le sont aujourd’hui, ou du moins suffisamment pour que les deux capitales acceptent de franchir le pas.
La crise bilatérale remonte à mars 2022. Pedro Sánchez avait alors adressé une lettre au roi Mohammed VI dans laquelle il qualifiait le plan d’autonomie marocain pour le Sahara de «base la plus sérieuse, crédible et réaliste» pour résoudre le différend. Alger avait répondu en rappelant son ambassadeur à Madrid, puis en suspendant, en juin de la même année, le Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération signé en 2002. C’était là une réaction souveraine, mais aussi un choix qui allait coûter cher à l’Algérie elle-même : les exportations espagnoles vers ce pays s’effondrèrent de 1,8 milliard d’euros en 2021 à 332 millions en 2023, un plancher historique. L’Espagne, elle, n’avait rien modifié à sa position sur le Sahara.
Ce point mérite d’être souligné avec clarté, car il est au cœur de la dynamique actuelle : Madrid n’a pas changé de position pour obtenir cette visite. Le soutien espagnol au plan d’autonomie marocain demeure entier. Et cette position s’inscrit désormais dans un cadre international consolidé. La résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 31 octobre 2025, a une nouvelle fois renouvelé le mandat de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara Occidental (MINURSO) en réaffirmant le processus politique sous les auspices de l’ONU — un processus dont le plan d’autonomie constitue, selon une majorité croissante d’États membres, la référence crédible. La résolution écarte de facto toute perspective d’autodétermination immédiate et conforte la logique de négociation dans laquelle s’inscrit l’initiative marocaine.
Ce que l’Espagne cherche à Alger, c’est donc moins une révision de ses positions qu’une normalisation de ses intérêts. Et ces intérêts sont considérables. L’Algérie fournit environ 38% du gaz naturel consommé en Espagne, acheminé notamment via le gazoduc Medgaz, qui relie directement les côtes algériennes à la péninsule ibérique. Dans le contexte de la guerre en Orient — qui a provoqué une nouvelle tension sur les marchés énergétiques mondiaux — ce rôle de fournisseur fiable prend une dimension stratégique que Madrid ne peut se permettre de négliger. Albares l’a dit sans détour en annonçant son voyage : l’Algérie est un fournisseur de gaz «de premier ordre et fiable». La formule est diplomatique dans la forme, mais parfaitement transparente dans le fond.
Le processus de normalisation avait d’ailleurs déjà amorcé son cours bien avant cette visite. Alger avait nommé un nouvel ambassadeur à Madrid fin 2023, levé les restrictions commerciales en 2024 — ce qui s’était traduit par une hausse de 143% des échanges cette année-là — et multiplié les contacts entre les deux chefs de la diplomatie en marge du G20 de Johannesburg, en février et novembre 2025, puis à Madrid le 8 mars dernier. Ce dernier entretien, tenu en marge d’une réunion sur le Sahara organisée par les États-Unis, avait permis de planifier concrètement le déplacement d’Albares. Ce qui était différé depuis deux ans — depuis l’annulation de dernière minute de février 2024, lorsqu’Alger avait refusé d’exclure la question saharienne de l’agenda — est désormais acté.
Le véritable enjeu du voyage est la préparation d’un sommet entre Pedro Sánchez et le président algérien Abdelmadjid Tebboune, leur première Réunion de haut niveau depuis 2018. La localisation de cette rencontre — Madrid ou Alger — reste à fixer. Tebboune n’a jamais effectué de visite officielle en Espagne depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2019. Que ce soit lui qui se déplace, ou Sánchez qui retourne en Algérie pour la première fois depuis octobre 2020, la portée symbolique de l’événement sera significative dans les deux cas.
Il serait naïf, cependant, de lire ce rapprochement comme une rupture dans l’architecture diplomatique espagnole au Maghreb. Madrid cherche ce qu’elle a toujours cherché : entretenir simultanément des relations stables avec Rabat et Alger, deux puissances régionales que tout oppose. Cet équilibre avait été rompu en 2022 au profit du Maroc — un choix assumé, et qui portait ses fruits dans la relation bilatérale maroco-espagnole. La visite d’Albares à Alger est la tentative de recoudre le fil de l’autre relation, sans défaire le premier.
Pour Rabat, la lecture de cet événement doit être sereine. La position espagnole sur le Sahara n’est pas remise en cause. Le cadre onusien, lui, la conforte. Ce qui change, c’est que l’Espagne entend ne plus se priver d’un partenaire commercial et énergétique de premier plan par rigidité diplomatique. C’est de la realpolitik : ni plus, ni moins.