Il y a des projets qui avancent sur les cartes avant de prendre forme sur le terrain. La liaison ferroviaire entre le Rif central et le reste du réseau national appartient, pour l’instant, à cette catégorie. Elle existe dans les documents, dans les réponses officielles, dans les schémas directeurs. Elle existe aussi, et peut-être surtout, dans l’attente silencieuse de toute une région.
La récente réponse du ministère du Transport et de la Logistique, signée par Abdessamad Kayouh, ne fait que confirmer ce que beaucoup savaient déjà : le projet d’une ligne reliant le nord du pays, de Tétouan à Nador en passant par Al Hoceïma, est bien inscrit dans une vision nationale de développement du réseau ferroviaire. Une vision cohérente, structurée, et alignée sur un objectif de désenclavement et de rééquilibrage territorial.
Sur le papier, tout semble tenir. Le réseau doit s’étendre, les connexions doivent se densifier, les territoires doivent se rapprocher. Le langage est maîtrisé, les objectifs sont clairs, les intentions sont affichées. Mais entre l’inscription d’un projet dans une stratégie et sa réalisation effective, il existe un espace que les habitants du Rif connaissent bien.
Car la question n’est plus de savoir si cette ligne est nécessaire. Elle l’est, depuis longtemps. Elle l’est pour des raisons économiques, pour des raisons sociales, pour des raisons d’équité territoriale. Elle l’est aussi pour une raison plus simple : celle du quotidien. Se déplacer, accéder aux services, circuler sans contrainte excessive, ne relève pas du luxe, mais du minimum attendu dans une organisation territoriale équilibrée.
Le Rif n’est pas une périphérie au sens abstrait du terme. Il est une partie intégrante du territoire national, avec ses dynamiques propres, ses ressources, ses contraintes. Pourtant, son rapport aux grandes infrastructures reste marqué par une forme de distance. Cette distance n’est pas seulement géographique, elle est aussi structurelle.
On pourrait objecter que d’autres projets ont vu le jour ailleurs, que le pays a connu une transformation notable de ses infrastructures, que des efforts importants ont été consentis. Tout cela est vrai. Mais précisément, c’est cette transformation qui rend plus visible encore ce qui reste à faire.
Lorsque certaines régions bénéficient de connexions rapides, modernes, structurantes, la question ne se pose plus en termes d’exception, mais de cohérence. Le développement devient alors une question d’équilibre, et non plus seulement de progression globale.
Dans ce contexte, la mention du projet ferroviaire dans les documents officiels constitue une reconnaissance. Elle inscrit le Rif dans la carte des priorités possibles. Elle lui donne une place dans la projection nationale. Mais une reconnaissance ne remplace pas une réalisation.
Le risque, à terme, est celui de la répétition. Celui d’un projet qui revient régulièrement dans le discours, sans jamais franchir le seuil de l’exécution. Or, à force d’être annoncé, un projet finit par produire un effet inverse à celui recherché : il entretient l’attente sans la satisfaire.
Et pourtant, les conditions existent. La volonté affichée de renforcer la connectivité, la capacité institutionnelle, l’expérience accumulée dans la réalisation de grands projets d’infrastructure : autant d’éléments qui pourraient transformer cette ligne en réalité.
La question devient alors simple, presque trop simple : quand ?
Car au-delà des chiffres, des kilomètres projetés, des vitesses annoncées, il y a une réalité concrète. Celle d’un territoire qui cherche à s’inscrire pleinement dans les dynamiques nationales. Celle d’une population qui ne demande pas un traitement particulier, mais une intégration effective.
Le train du Rif n’est pas seulement une ligne ferroviaire. Il est un test. Un test de cohérence territoriale, un test de continuité dans les politiques publiques, un test de capacité à transformer une vision en action.
Et dans ce test, le temps compte. Parce qu’au-delà des documents, ce sont les usages, les trajectoires individuelles, les opportunités concrètes qui donnent leur sens aux infrastructures.
Le projet est là. L’attente aussi. Entre les deux, il reste à franchir ce pas décisif qui distingue une intention d’une réalisation.