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Le «Lundi noir» des carburants : quand Hormuz fragilise la souveraineté énergétique du Maroc

25 mars 2026 - 12:38

La crise de mars 2026 n’est pas une turbulence conjoncturelle. Elle révèle les failles structurelles d’une économie sous perfusion d’hydrocarbures importés, et soulève une question que le Maroc ne peut plus différer : jusqu’où peut-il rester spectateur de sa propre vulnérabilité énergétique ?

Le lundi 16 mars 2026, à l’heure où les Marocains découvraient une hausse de deux dirhams par litre à la pompe — la deuxième en moins de deux semaines —, quelque chose s’est fissuré. Pas seulement dans le pouvoir d’achat des ménages, déjà mis à rude épreuve depuis 2023. Quelque chose de plus profond : la confiance dans la capacité de l’État à protéger ses citoyens des chocs géopolitiques qu’il n’a pas les moyens de maîtriser. Selon le rapport élaboré par l’Institut des Études Sociales et Médiatiques (Younès Bennane), mars 2026.

L’escalade entre l’Iran, les États-Unis et Israël, qui a culminé début mars avec la fermeture partielle puis quasi-totale du détroit d’Hormuz, a agi comme un révélateur brutal. Le Maroc importe plus de 94 % de ses besoins énergétiques. Il ne dispose plus de raffinerie nationale opérationnelle depuis la mise en suspens de Samir. Il subit donc, en première ligne, chaque soubresaut d’un ordre énergétique mondial qu’il ne peut qu’observer, jamais orienter.

CHIFFRES CLÉS

94 % des besoins énergétiques du Maroc sont importés

+2 DH par litre en l’espace de deux semaines (mars 2026)

99,2 % des ménages avaient déjà subi une hausse de leurs dépenses carburant en 2023

Une vulnérabilité structurelle, pas conjoncturelle

Le sondage national de 2023 — réalisé bien avant la guerre d’Iran — avait alerté sans équivoque : 93,3 % des Marocains interrogés déclaraient que la hausse des prix affectait leur capacité à couvrir les besoins essentiels. La crise de mars 2026 n’est donc pas venue frapper une économie sereine ; elle a percuté une société déjà fragilisée, dont les ressorts d’adaptation étaient en grande partie épuisés. Ce que les économistes appellent la « résilience comportementale » était, en réalité, largement entamée.

Pendant ce temps, le dossier de la raffinerie Samir continue de symboliser une impasse politique autant qu’industrielle. Alors que le tribunal commercial venait de rejeter une nouvelle offre de reprise faute de conditions satisfaisantes, le Maroc se retrouvait entièrement dépendant des marchés de produits raffinés — des marchés qui se sont enflammés précisément parce que les raffineries iraniennes et du Golfe ont été paralysées par le conflit.

« Le consommateur marocain avait déjà épuisé une large part de ses marges de manœuvre comportementales avant même l’entrée en crise de 2026. »

Le mirage du soutien sélectif

La réponse gouvernementale — annonce d’une aide exceptionnelle via la plateforme « Mouwakaba » en faveur des professionnels du transport — a été immédiate. Trop immédiate, peut-être, pour être entièrement convaincante. Les syndicats de l’opposition comme les associations de consommateurs ont rapidement pointé ce que cette mesure ne disait pas : le Marocain ordinaire, celui qui fait le plein pour aller travailler, restait seul face à la pompe.

Plus grave encore : la simultanéité des hausses dans toutes les enseignes à la même heure de la nuit a alimenté des accusations de collusion tarifaire que le Conseil de la concurrence n’a, à ce jour, ni infirmées ni confirmées. Dans un contexte où la défiance institutionnelle est déjà élevée, ces soupçons ont autant pesé que les hausses elles-mêmes.

« Une politique énergétique ne se juge pas à ses déclarations d’intention, mais à la résistance qu’elle offre quand le monde vacille. »

Vers une souveraineté énergétique : urgence ou utopie ?

Pourtant, les signaux d’un possible tournant existent. La montée en puissance des véhicules hybrides et électriques — 12,5 % des nouvelles immatriculations en 2025 — indique que les Marocains commencent à voter avec leur portefeuille. L’entrée de dix-sept marques chinoises sur le marché national a accéléré cette démocratisation. L’ouverture prochaine du port Nador West Med, avec ses capacités de stockage d’hydrocarbures, et les projets d’hydrogène vert dans les provinces du sud dessinent une trajectoire — encore fragile, mais réelle.

La question est désormais celle du rythme. Les crises géopolitiques n’attendent pas les calendriers de planification décennale. Le Maroc dispose des leviers — solaire, éolien, hydrogène, position géographique stratégique — pour réduire substantiellement sa dépendance. Mais entre le potentiel et la mise en œuvre, l’histoire récente a montré que l’urgence suffit rarement à vaincre les inerties budgétaires et les résistances sectorielles.

Le « lundi noir» de mars 2026 aura au moins eu cette vertu : rendre intenable le confort de l’immobilisme. La vraie question n’est plus de savoir si le Maroc doit opérer sa transition énergétique. C’est de savoir s’il en a encore le temps.

 

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