En 2002, Edgar Morin, penseur et sociologue français d’origine juive, écrivait l’un de ses articles les plus célèbres dans les colonnes du journal Le Monde, intitulé « Israël-Palestine : le cancer », en collaboration avec Sami Naïr et Danielle Sallenave.
Ceux qui ont lu Edgar Morin connaissent bien sa vision d’une identité ouverte à la pluralité et réfractaire à toute forme de monoculturalisme. Pourtant, son article publié dans Le Monde, où il dénonçait Israël comme une puissance coloniale et raciste avec un ton inédit, l’a entraîné dans une longue série de procès judiciaires et “politiques”. Condamné en appel, il finira par obtenir un jugement historique de la Cour de cassation, qui a estimé que la décision de la cour d’appel constituait une violation de la loi sur la presse, de la Convention européenne des droits de l’homme et de la liberté d’expression.
Morin fut accusé de haine contre les Juifs et même de Jewish Self-Hate (haine de soi juive), subissant une violente campagne orchestrée par les élites politiques et militaires israéliennes. Pourtant, en 2004, il publiera dans le même journal un article encore plus virulent à l’encontre d’Israël. Car, selon lui, la mission d’un intellectuel est de « déconstruire » les concepts et de dépasser les visions superficielles qui peuvent justifier la violence et la « barbarie ». Edgar Morin distinguait ainsi l’antisémitisme, l’antijudaïsme et l’antisionisme, afin de démonter les fondements d’une stratégie pensée pour perpétuer le statut de « victime » et, par conséquent, maintenir l’oppression du peuple palestinien.
Vingt ans après la publication de cet article, Edgar Morin se trouve à Marrakech, portant toujours en lui cette même résistance ancienne. Ni les batailles, ni la « justice des foules », ni les campagnes de diffamation, ni le désir acharné de l’assassiner symboliquement – comme tant d’artistes, intellectuels et figures publiques avant lui – ne l’ont ébranlé.

À Marrakech, Morin déclare : « Je ressens à la fois de la colère et de la stupeur en voyant les descendants d’un peuple persécuté pendant des siècles pour des raisons religieuses ou raciales, aujourd’hui, en tant que dirigeants d’Israël, non seulement coloniser et expulser partiellement un autre peuple de sa terre, mais vouloir l’en chasser définitivement ».
Aujourd’hui, Morin célèbre son 104e anniversaire, le même jour où le corps du célèbre écrivain palestinien Ghassan Kanafani fut pulvérisé par l’occupation israélienne. Entre la mort et la vie, Morin et Kanafani partagent un même point de départ : un rejet radical de la domination, du colonialisme et de la « barbarie », ainsi qu’une conviction profonde : l’écriture est une forme de résistance.

Dans l’introduction de son livre « La littérature palestinienne de résistance sous l’occupation », Ghassan Kanafani ne trace aucune frontière entre la résistance par la culture et la résistance armée. C’est ainsi que l’on retrouva ses restes, mêlés à ceux de sa nièce Lamis, « dans un sac », après que l’occupation israélienne les eut fait exploser à Beyrouth
*Mohammed Ahaddad est journaliste à Aljazeera Media Institute