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Rapports aux frontières et société plurielle (3/3)

04 août 2025 - 23:24
  • 1- Re-penser la solidarité sociale : responsabilité, (In)différence et convivialité

 Il est vrai que toute société se construit sur des frontières qui se font et se défont de manière à promouvoir l’inclusion, les droits, la justice, l’équité et l’égalité … pouvant aider à subvenir aux besoins émergents tout en améliorant la qualité du « vivre ensemble », car c’est la solidarité qui fait société ! Et, toute société humaine viable doit être ouverte, comme nous le montre l’Histoire ! C’est pour cela, nous esquissons ici non seulement un exercice pour penser la solidarité, mais aussi pour la repenser. D’ailleurs, dans notre conclusion du chapitre dernier nous avons mentionné le besoin d’un nouveau paradigme.

On constate, actuellement, une surutilisation du vocable de solidarité dans les débats sans redéfinir sa substance ni déterminer ses contours avec un délitement qui menace la cohésion sociale dans la plupart des sociétés et états. Les valeurs du solidarisme sont mobilisées par tous les discours, ce qui les rendent confuses. La question qui se pose, à l’aune de notre analyse, est comment reconstruire cette solidarité sur des bases nouvelles et de manière partagée sur le socle de l’homo-sociologicus, c’est-à-dire l’Homme saisit dans sa pluralité sociale (point nodal d‘une multitude de rapports sociaux institutionnelles et/ou instituées) comme objet d’étude sociologique tout en retenant la distinction entre « l’Homme possible » et « l’Homme réel » dans ce travail pour mieux saisir l’ossature et la quintessence de cette solidarité recherchée aujourd’hui à un moment où les générations de droits ne cessent d’émerger !

Si l’individualité est l’une des caractéristiques majeures de la modernité, la question que nous posons : comment cette solidarité doit se manifester à travers des liens tissant des relations entre individus responsables et émancipés loin de tout échangisme en mettant en avant honorer d’abord leur devoir plus qu’attendre leur droit ?

Cette question interpelle une perception de la solidarité reposant sur le fait qu’elle est « un engagement par lequel les personnes s’obligent les unes pour les autres et chacune pour tous ». Pour cela, re-penser la solidarité, c’est faire l’état des lieux des changements sociaux à travers les manifestations de la pluralité et les frontières aménagées à la lumière des transformations de la question sociale.

D’abord, il est important de noter qu’au niveau mondial, l’Agenda 2030, il a été stipulé dans son préambule que « Tous les pays et toutes les parties prenantes agiront de concert pour mettre en œuvre ce plan d’action. Nous sommes résolus à libérer l’humanité de la tyrannie de la pauvreté et du besoin, à prendre soin de la planète et à la préserver. Nous sommes déterminés à prendre les mesures audacieuses et porteuses de transformation qui s’imposent d’urgence pour engager le monde sur une voie durable, marquée par la résilience. Et « nous nous engageons à ne laisser personne de côté dans cette quête collective ». Qu’en-est-il de cet engagement ?

Nous en proposons un décryptage à la lumière des points suivants :

A- Les processus de vulnérabilité : précarité, marginalisation (marginalité ?) et exclusion

Si le rapport onusien notifie dans son introduction que des progrès ont été réalisés en ce qui concerne la scolarisation des enfants, la lutte contre les maladies infectieuses, l’amélioration de l’accès à l’eau potable et l’émancipation des femmes à travers leur accès aux postes de responsabilités … d’autres défis restent insolubles et accélèrent les disparités sociales laissant entrevoir une fracture sociétale (voir les processus de fragmégration et de stagflation susmentionnés) ; à savoir : l’insécurité humaine (nutrition, problèmes climatiques avec accès aux ressources, déplacements et tensions socio-politiques avec violence …). Ceux-ci se trouvent dédoublés d’une polarisation sociale nuisant à ce qui fait société. Ainsi, les processus de vulnérabilité se conjuguent provoquant des exclusions dont les manifestations favorisent le développement des discours populistes qui hypothèquent la constitution de tout mouvement social citoyen. Le terrain devient favorable avec ces cloisonnements idéo-culturels pour une solidarité qui sévit sous la pression des dérives à caractère sectaire où cette solidarité, qui croit-on, pose problème, on lui substitue l’action charitable sélective que véhiculent les relents du sectarisme et dans certains processus du népotisme et clientélisme.  Ainsi, non seulement les frontières agissent sur la production de la précarité de toutes formes en activant les processus de marginalisation provoquant des situations de vulnérabilité inédite, mais aussi de nouvelles frontières d’exclusion émergent au sein de la société traçant les contours des catégories sociales laissées pour compte que les radars des mouvements sociaux et autres structures œuvrant pour plus de justice sociale et d’équité ne captent pas leurs demandes et restent dubitatifs, faute de bon décryptage. Alors, c’est la place aux manifestations réactives dans l’absence d’un discours et d’objectifs partagés et concertés.

De ce fait, on se trouve dans des frontières mobiles et poreuses laissant installer l’amalgame que le populisme exploite pour d’autres fins. C’est le cas, entre autres, de l’émergence de plusieurs facteurs indiquant cette crise de ces dernières décennies ; en l’occurrence :

-Les mouvements du « Printemps arabe » qui ont été instrumentalisés par un « soft power » externe exploitant le besoin du changement (sous l’impulsion de l’extérieur) que le système de pouvoir en place arrive à retarder et à handicaper avec le soutien même des détenteurs de ce « soft power » … Le résultat a été catastrophique. Aujourd’hui, c’est le chaos avec des Etats défaillants ou des implosions sociales (l’Irak, la Lybie, la Syrie, le Mali … La crise politique qui sévit en Algérie, …).

-La xénophobie (pour ne pas parler de crime contre l’humanité) s’est institutionnalisée dans le discours politique aussi bien aux niveaux nationaux qu’au niveau international. Ainsi, le discours solidaire porté par les déclarations et les rapports mondiaux est tombé en sourdine. Cela est constaté dans les politiques publiques à l’intérieur des Etats et même dans leurs politiques étrangères. Ce qui a eu son incidence sur les rapports internationaux. Cela est marqué par une montée de la droite avec des boycotts officiels de certains pactes, déclarations … par les forces politiques dirigeantes. D’ailleurs, la « migrophobie » est devenue un genre de phobie parmi d’autres comme l’Islamophobie, l’Homophobie, etc.

B- Les défis des questions transfrontalières

En plus de ces changements constatés au niveau des aires de la souveraineté étatique définies par des frontières territoriales, d’autres frontières s’érigent créant ainsi des distances sociales et intrasociales et activent les mouvements transfrontaliers non seulement sous forme de « Pull-Push », mais aussi de polarisation autour de ferments idéo-culturels surtout dans les pays du sud où les frontières sont un héritage colonial et les pouvoirs en place n’ont pas pu finaliser l’édification nationale qui a mobilisé le peuple pour l’indépendance. Comme ces Etats n’ont pas pu se transformer en Etat-nation, les forces au pouvoir peinent à défendre surtout leur « territoire de pouvoir » que le pays et le peuple.

Dans ce contexte et pour illustrer notre propos, nous allons exposer, de manière succincte, 3 thèmes d’actualités qui concerne l’aire méditerranéenne.

 – *La migration: Même si la migration a constitué un élément de brassage ethnique et socio-culturel dans le pourtour de la Méditerranée, nous constatons qu’aujourd’hui, cette Méditerranée est devenue un cimetière. Elle est érigée plus comme frontière que comme creuset d’une méditerranéité qui a constitué le noyau des premières mondialités de l’Histoire.

Au début, l’Histoire nous informe sur la constitution des espaces de pouvoir qui s’étendaient selon les forces en place. D’une rive comme d’une autre, la méditerranée a été témoin de ces échanges de conquête et de traversées de conquérants. Ce berceau de civilisations a vu la naissance de frontières et leur fin ne gardant dans la mémoire que la saveur et l’écho d’épopées berçant les rêves des uns et des autres qui se sentent unis par l’héritage et différents dans sa perception !

Aussi, la période de colonisation a connu une extension de ce brassage vers le nouveau monde à travers des heurs et des malheurs. Mais, les populations africaines mobilisées pour défendre la liberté en Europe lors des deux guerres mondiales et participer à la construction de cette Europe ravagée par ces guerres, se trouvent interdites de renter dans cette Europe développée et florissante grâce à ce rapport inégal hérité de cette colonisation. Deux statuts de déplacement s’instaurent, alors : l’expatrié pour l’européen se déplaçant vers l’Afrique et le migrant qui concerne l’africain voulant visiter cette Europe. Ces statuts sont édifiés sur des rapports de force où le rapport à la frontière définit le statut de l’un comme de l’autre.

Ce rapport à la frontière entre en jeu même à l’intérieur de l’Europe depuis que la migration est devenue un sujet électoral. De ce fait, non seulement la migration est perçue comme un péril, aussi la loyauté des descendants de migrants, devenus citoyens légaux, est remise en question. La politique d’intégration s’est avérée une politique drastique d’assimilation à des moments où les originaires d’Afrique sont stigmatisées par leur peau, leur culture et leur religion. L’amalgame entre migration et délinquance va au-delà du pensable. Non seulement, la migration est criminalisée, mais aussi l’hospitalité et le secours de charité ! La frontière est employée selon une vision d’Apartheid, l’autre (=le non-européen) ne doit pas la franchir pour jouir des droits qui ne sont plus des droits humains mais des « droits légaux ». Pire encore, la nationalité octroyée au citoyen européen d’origine non-européenne (africaine) peut être leur retirée même s’ils sont nés et grandis dans leur pays d’établissement. La société d’accueil ne veut pas reconnaitre sa responsabilité de socialisation. La diaspora se trouve ballotée entre deux frontières à un moment où elle revendique une double présence après avoir était victime d’une « double absence ».

Comme nous l’avons exposé, les frontières avec leur arsenal juridique (passeport, visa, etc.) ont leur incidence sur le statut de la mobilité qu’elle soit circulation, migration pendulaire, saisonnière ou autre. Plus encore, la frontière délimitant votre lieu de naissance continue à agir sur votre vie aussi bien dans votre pays qu’ailleurs …

*- Les aléas climatiques : écologie et ressources

D’autres frontières s’ajoutent aux frontières susmentionnées. Nous pouvons les appeler « les frontières de stress climatique ». La question climatique est devenue une affaire mondiale depuis l’avènement du réchauffement climatique avec son lot de déplacés que les médias les classent sous le nom de « migrants climatiques » ou « les réfugiés climatiques », puisqu’ils se trouvent non déplacés au sein de leur territoire national, mais vers d’autres territoires étrangers.

Si le productivisme est montré du doigt avec la pollution et la dilapidation des ressources par les pays développés, ces Etats ne veulent pas reconnaitre leur tort et rechignent à participer à la mise en œuvre d’une « justice climatique » revendiquée par les pays du Sud et surtout portée par les verts et les OSCs.

*- Les enjeux géostratégiques

Les frontières ne se font pas et ne se défont pas au hasard. Il est vrai que derrière ces frontières existent une dynamique qui leur donnent une valeur selon la conjoncture. Les enjeux géostratégiques participent eux aussi à faire naitre, disparaitre ou donner de la valeur à une frontière. Cette frontière peut s’appuyer sur un legs socio-culturel, politique, économique … Ces enjeux peuvent mettre en sourdine l’impact des frontières ancestrales ou même ne pas les reconnaitre. C’est le cas des tensions frontalières héritées de la période coloniale ou créées par la colonisation.

  • 2- Les perspectives

Comme nous l’avons démontré, lors de notre analyse, la frontière n’est pas donnée. Elle est construite. Donc, elle se fait et se défait selon les conjonctures, la nature et la qualité des forces qui sont derrière et auxquelles elle profite tout en sachant comment l’exploiter afin de répondre à leurs objectifs. Ce qui fait que la frontière est une ligne de rencontre. Elle est objet de conflit et d’enjeux selon sa nature : concrète ou abstraite. Seulement, il ne faut pas oublier l’impact de la géographie et le legs socio-historique dans la viabilité de toute frontière.

Cependant, la frontière – toute frontière – doit être mobilisée comme fenêtre sur l’autre, un lieu de la consolidation d’une altérité conviviale et un pont pour la transnationalité qui œuvre pour une construction d’une mondialité humaine et humaniste par le bas toute en desserrant l’étau de cette mondialisation néolibérale qui exacerbe les tensions frontalières de tout genre (socio-politique, socio-culturelle, écologique, etc.).

Avec les défis que rencontre l’humanité, aujourd’hui, la frontière doit être un creuset pour des identités qui se nourrissent de la socio-diversité et s’activent pour la promouvoir. Dans ce cadre, la sociologie, comme science historique et synthétique (avec ses branches diverses), est appelée à accompagner ce travail.

Abdelfattah Ezzine Sociologue, Président de l’Espace Médiation (www.espacemediation.org) et Coordinateur National de l’Instance Marocaine de Sociologie (MSI). abdelfattahezzine@hotmail.com

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