Gaza, au milieu des ruines, la vie persiste
En septembre 1983, Gilles Deleuze publiait dans la Revue d’études palestiniennes un texte intitulé « Grandeur de Yasser Arafat ». Quarante-deux ans plus tard, les phrases de ce philosophe résonnent dans l’ombre de Gaza, ville martyrisée qui incarne aujourd’hui la dignité d’un peuple que l’on voudrait effacer.
En septembre 1983, Gilles Deleuze publia dans la Revue d’études palestiniennes un texte intitulé Grandeur de Yasser Arafat. Il écrivait que la cause palestinienne concentrait « l’ensemble des injustices que ce peuple a subies et ne cesse de subir ». Ces mots, quatre décennies plus tard, sonnent comme s’ils avaient été écrits hier. Arafat symbolisait autrefois la dignité d’une nation sans État ; aujourd’hui, c’est Gaza qui porte ce fardeau, ville à la fois prison et tombe, mais aussi visage obstiné d’un peuple qu’on tente d’effacer.
« On dit que ce n’est pas un génocide. Et pourtant c’est une histoire qui comporte beaucoup d’Oradour », notait Deleuze. Il pensait aux massacres fondateurs comme Deir Yassine et à cette logique récurrente : expulser, vider, effacer les traces. Employer le mot génocide ne relevait pas, pour lui, d’une outrance mais d’une lucidité. C’est bien une entreprise systématique : réduire un peuple à l’ombre, le nier jusque dans son nom, lui retirer jusqu’à la mémoire.
Il y a là une ironie tragique. Ceux qui furent victimes du pire génocide du XXe siècle ont transformé leur épreuve en une vision mystique du mal absolu. Mais au lieu d’arrêter le mal, cette sacralisation l’a déplacé vers d’autres innocents. Les Palestiniens, « singulièrement innocents de tout holocauste », payèrent une dette qui n’était pas la leur. L’Europe et les États-Unis, soucieux de réparer l’irréparable, choisirent de le faire sur le dos d’un peuple qui ignorait tout de la Shoah.
Aujourd’hui, Gaza illustre jusqu’au paroxysme cette mécanique. Les hôpitaux bombardés, les écoles détruites, l’eau rationnée jusqu’à la soif, la faim organisée comme une arme. À cela s’ajoute une négation plus sournoise encore : réduire les Palestiniens à de simples “Arabes de Palestine”, comme si leur présence relevait du hasard. C’est cette fiction, déjà dénoncée par Deleuze, qui légitime la violence et la transforme en programme politique.
La solitude de Gaza est brutale. Deleuze le pressentait : le soutien arabe serait toujours incertain, parfois hostile. Cette remarque n’a rien perdu de sa pertinence. Les capitales oscillent entre discours de solidarité et calculs d’intérêt. Et s’il y eut un temps où Arafat incarnait à lui seul une cause, plus aucun dirigeant arabe ne remplit aujourd’hui ce rôle. La dignité palestinienne ne se joue plus dans les tribunes diplomatiques ; elle survit dans la ténacité des habitants de Gaza, dans ce refus obstiné d’abandonner.
C’est de là que vient la vraie grandeur de Gaza. Une grandeur sans faste, née de la douleur et de la survie. Une grandeur tragique qui s’exprime dans une évidence : « nous sommes un peuple comme les autres, nous ne voulons être que cela ». Rien de plus, rien de moins. Et c’est pourtant ce minimum que les bombes et les blocus s’acharnent à réduire au silence.
Deleuze allait jusqu’à comparer la condition palestinienne à celle des peuples amérindiens : « À beaucoup d’égards, les Palestiniens sont les nouveaux Indiens, les Indiens d’Israël ». La formule glace le sang par sa justesse. Comme les Indiens d’Amérique, ils sont traités comme des étrangers sur leur propre terre, repoussés dans des ghettos, niés dans leur histoire. Gaza, malgré la ruine, prouve que l’effacement total reste hors de portée.
Ce qui se déroule là-bas dépasse une tragédie régionale. C’est une épreuve universelle qui nous renvoie à notre hypocrisie collective. Le « plus jamais ça » que nous avons tant répété se fracasse contre chaque immeuble écroulé, chaque enfant tué, chaque cortège funéraire improvisé dans les ruelles. L’humanité se renie quand elle accepte que l’on condamne un peuple à disparaître.
La grandeur de Gaza n’est pas faite de victoires militaires ni de soutiens puissants. Elle tient à une persistance, à ce refus de céder à l’anéantissement. Dans ses ruines, il reste une vérité qui dérange : tant que Gaza existe, le projet de son effacement échoue.
Feu SM le Roi Hassan II aimait répéter que « les dirigeants arabes n’avaient ni la capacité d’entrer en guerre contre Israël ni la volonté de faire la paix ». De ce constat naquit sa volonté de convoquer des sommets, d’ouvrir des canaux, de chercher des issues là où régnaient le blocage et la peur. Ses gestes demeurent comme les traces d’une histoire inachevée. Son successeur, SM le Roi Mohammed VI, poursuit ce rôle de relais, maintenant vivante la question palestinienne dans les enceintes internationales, tout en gardant un fragile équilibre entre dialogue et fidélité. Aujourd’hui, alors que Gaza incarne la résistance dans la douleur, cette mémoire et cette continuité rappellent une vérité simple : la paix n’est possible que dans la reconnaissance d’un peuple.