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L'Espagne face au miroir de Gaza

22 septembre 2025 - 09:07

La Vuelta cycliste d’Espagne a connu une fin inédite. Non pas en raison des kilomètres qu’il restait à parcourir lors de l’annulation de l’étape finale, mais parce qu’environ cent mille manifestants ont transformé les rues de Madrid en théâtre d’une leçon démocratique qui a mis mal à l’aise aussi bien la droite espagnole que les chancelleries occidentales. Tandis que le peloton attendait les instructions policières pour quitter le circuit, des drapeaux palestiniens flottaient sur la Gran Vía sous le slogan « Cette Vuelta, c’est Gaza qui la gagne ». Cristallisait ainsi ce que la majorité des gouvernements européens évitait depuis des mois de reconnaître, à savoir, qu’un génocide est en cours sur le territoire palestinien. La suspension de la compétition n’était pas un acte de vandalisme, comme les dirigeants du Parti populaire espagnol ont voulu le présenter, mais l’aboutissement logique d’une citoyenneté qui refuse de banaliser l’horreur.

Trois semaines de protestations pacifiques avaient accompagné la compétition cycliste depuis que l’équipe Israël Premier-Tech avait franchi la frontière espagnole. La réaction de la droite et de l’extrême droite avait été identique, à savoir criminaliser la protestation et qualifier de « violents » ceux qui refusent de regarder ailleurs pendant qu’un peuple est exterminé. Cette réaction révèle que l’Espagne est devenue une anomalie gênante au sein de l’ordre occidental, avec un gouvernement et une majorité sociale qui ont décidé de faire passer des principes avant des calculs géopolitiques. Lorsque Pedro Sánchez a annoncé ses neuf mesures contre le génocide, incluant l’embargo définitif sur les armes à destination d’Israël et l’interdiction d’entrée sur son territoire pour ceux qui participent directement aux crimes de guerre, il consolidait une position aux antipodes de l’hypocrisie européenne.

Trois jours seulement après les protestations de Madrid, la Commission indépendante d’enquête des Nations Unies a conclu catégoriquement qu’ « Israël a commis un génocide contre les Palestiniens dans la Bande de Gaza depuis octobre 2023 ». Le rapport dirigé par Navi Pillay, qui présidait le Tribunal pénal international ayant établi le génocide rwandais, documente qu’Israël a perpétré quatre des cinq actes génocidaires définis dans la Convention de 1948 : assassinats de masse, infliction de lésions physiques et mentales graves, soumission délibérée à des conditions de vie visant la destruction physique du groupe et imposition de mesures pour empêcher les naissances. Un prononcé qui s’ajoute à une succession de preuves accablantes systématiquement ignorées par les chancelleries occidentales.

La rapporteuse spéciale Francesca Albanese avait déjà conclu en mars dernier qu’il existait des « motifs raisonnables » de considérer que le seuil du génocide avait été atteint. Amnesty International (AI), Human Rights Watch (HRW), Médecins Sans Frontières (MSF) et même des organisations israéliennes comme B’Tselem sont arrivées à la même conclusion. L’Association internationale des spécialistes du génocide, le plus grand organisme académique mondial spécialisé en la matière, a également conclu que les actions d’Israël constituent un génocide, avec le soutien de 86% de ses cinq cents membres académiques. Les chiffres sont éloquents, avec plus de 65 000 civils morts, 159 000 blessés, 250 000 personnes en risque de malnutrition aiguë et près de deux millions de déplacés, dont au moins la moitié sont des mineurs.

Face aux preuves accablantes, la droite espagnole a opté pour présenter les protestations comme des actes de « violence inadmissible ». Le leader conservateur, Alberto Núñez Feijóo, a parlé de « ridicule international télévisé dans le monde entier » ; la présidente madrilène, Isabel Díaz Ayuso, a rendu Sánchez directement responsable de « chaque altercation » ; et le maire, José Luis Almeida, a affirmé que les manifestants avaient « inondé les rues de punaises et de verres brisés », insinuant que l’objectif était d’agresser les cyclistes. Cette narrative contraste avec les images des mobilisations pacifiques et se dévoile comme un essai de manipulation de l’opinion publique. Comme le documente Ruth Wodak dans son classique The Politics of Fear, cette tentative de criminalisation présente la résistance comme une menace à l’ordre établi, rendant invisible la violence structurelle qui la motive.

Le précédent sud-africain s’avère particulièrement pertinent. Les sanctions populaires contre l’apartheid, boycotts sportifs, culturels et économiques, furent qualifiées par les gouvernements occidentaux de « chantage politique » et de « terrorisme économique ». Nous savons aujourd’hui que ces mêmes mesures furent décisives pour en finir avec le régime raciste. Comme l’explique Robert Massie dans Loosing the Bonds, les pressions de désinvestissement et les boycotts internationaux constituèrent le « talon d’Achille » qui força le changement en Afrique du Sud. L’autoritarisme dépend largement de sa légitimation internationale et la pression sociale transnationale peut se confirmer plus efficace que la diplomatie traditionnelle lorsque celle-ci se trouve entravée par des intérêts géopolitiques. La position espagnole a un coût politique évident. Le gouvernement de Sánchez fait face tant à l’hostilité israélienne qu’à la pression de partenaires européens qui voient dans la fermeté espagnole un reproche implicite à leur propre complicité.

Lorsque l’Espagne s’est jointe à la plainte de l’Afrique du Sud contre l’État d’Israël devant la Cour internationale de Justice pour génocide, elle est devenue le premier pays européen à franchir cette étape. Cette solitude relative au sein de l’UE n’est pas fortuite. Comme l’analyse un rapport récent du Centre for the Future of Democracy de l’Université de Cambridge, l’UE manque d’instruments effectifs pour faire respecter ses propres valeurs lorsque celles-ci entrent en conflit avec les intérêts économiques des États membres. Cette même Europe qui s’érige en gardienne du droit international s’avère incapable de forcer l’entrée d’aide humanitaire dans la Bande de Gaza, tout en finançant indirectement l’arsenal qui bombarde hôpitaux et écoles. Malgré les difficultés, cette cohérence entre principes et action confère à l’Espagne une autorité morale dont sont dépourvus d’autres acteurs occidentaux.

Les mobilisations qui ont culminé avec la suspension de La Vuelta s’inscrivent dans une tradition démocratique où la protestation citoyenne n’est pas seulement légitime mais nécessaire lorsque les institutions font défaut. L’article premier de la Convention sur le génocide établit que tous les États ont l’obligation de prévenir et punir ce crime. Comme le souligne le rapport de l’ONU, « la fourniture continue d’armes à Israël constitue une violation de l’obligation de prévenir le génocide ». La citoyenneté espagnole a compris que, face à un génocide en cours, la neutralité équivaut à la complicité. Comme l’écrivait Edward Said, « l’abus doit être confronté à la vérité pour défendre des principes universels de justice ». Les dizaines de milliers de personnes qui ont envahi Madrid n’étaient pas des « violents », c’étaient simplement des citoyens engagés dans la défense des droits humains qui refusent de normaliser l’inadmissible.

 

David Alvarado est politologue, professeur d’université, consultant international et journaliste espagnol

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