L’inauguration du plus grand barrage hydroélectrique d’Afrique marque une étape historique. Mais les rivalités avec l’Égypte et le Soudan rappellent que l’eau du Nil reste un levier de puissance et une source de discorde.
Le 9 septembre 2025, Addis-Abeba inaugure le Grand Barrage de la Renaissance (GERD), une infrastructure colossale de 5.150 mégawatts, fruit de près de quinze années de travaux. Pour l’Éthiopie, c’est une victoire nationale : l’accès à une énergie abondante, la promesse d’exporter de l’électricité et l’affirmation de sa souveraineté. Pour l’Afrique, c’est un symbole du basculement vers des projets portés par les États eux-mêmes, loin de la tutelle des bailleurs traditionnels.
Mais l’euphorie éthiopienne ne suffit pas à masquer les tensions. Car le Nil, fleuve vital pour dix pays, est un dossier diplomatique explosif depuis l’accord de 1959 qui réservait l’usage des eaux à l’Égypte et au Soudan, sans même consulter l’Éthiopie. C’est ce legs colonial que conteste aujourd’hui Addis-Abeba, revendiquant un droit légitime sur les eaux du Nil Bleu qui naissent sur son territoire et qui fournissent l’essentiel du débit du fleuve.
Depuis le lancement du projet en 2011, l’Égypte et le Soudan craignent une réduction du débit vital pour l’irrigation et l’approvisionnement en eau potable. Malgré la signature en 2015 d’un accord de principe sur l’usage équitable, les négociations techniques se sont enlisées. L’Éthiopie a multiplié les phases de remplissage unilatéral du réservoir, accentuant la méfiance de ses voisins. Le Caire a même menacé à plusieurs reprises de « défendre son eau et sa sécurité nationale ».
Au-delà du triangle Addis-Abeba–Khartoum–Le Caire, ce barrage met en lumière une problématique cruciale pour l’Afrique : la sécurité hydrique dans un contexte de croissance démographique et de changement climatique. L’électricité produite par le GERD pourrait transformer l’économie éthiopienne et bénéficier à toute la région. Mais sans cadre de coopération solide, ce succès technique risque d’alimenter des rivalités qui fragilisent le continent.
La gestion des ressources en eau s’avère une question stratégique dans la région. L’expérience éthiopienne montre qu’un projet d’envergure peut être à la fois un moteur de développement et un foyer de tensions diplomatiques. L’avenir du GERD dira si l’Afrique est capable de transformer ses fleuves en instruments de coopération, plutôt qu’en prétextes à la confrontation.