Manuel Noriega escorté par des agents de la DEA des États-Unis en 1989.
L’annonce par États-Unis d’une opération militaire au Venezuela a ravivé une mémoire que l’Amérique latine connaît trop bien. Derrière l’actualité immédiate, un fil historique réapparaît, celui d’une relation marquée, depuis la guerre froide, par des interventions directes, des opérations clandestines et un soutien assumé à des régimes autoritaires, au nom de la sécurité ou de la lutte contre le communisme.
Le précédent fondateur reste le Guatemala en 1954, lorsque le président Jacobo Árbenz est renversé après une réforme agraire jugée menaçante pour les intérêts de la United Fruit Company. L’opération, pilotée par la CIA, sera reconnue des décennies plus tard par Washington lui-même. Elle inaugure une méthode mêlant pression économique, propagande et action militaire indirecte, appelée à se répéter.
À Cuba, en 1961, l’échec du débarquement de la Baie des Cochons révèle les limites de l’ingénierie interventionniste. L’opération ne parvient pas à renverser Fidel Castro, mais elle installe durablement l’île dans une confrontation frontale avec Washington. Quatre ans plus tard, en République dominicaine, les marines débarquent à Saint-Domingue pour empêcher le retour au pouvoir de Juan Bosch, jugé trop proche de la gauche.
Les années 1970 marquent un tournant plus sombre encore. Sous couvert de stabilité, les États-Unis soutiennent ou accompagnent les dictatures du Cône Sud. Le coup d’État de 1973 au Chili, qui renverse Salvador Allende, bénéficie d’un appui américain documenté. En Argentine, la junte militaire reçoit un feu vert diplomatique implicite au début de la « guerre sale », tandis que le Plan Condor coordonne la répression régionale avec une bienveillance tacite de Washington.
Dans les années 1980, l’Amérique centrale devient un autre champ de bataille. Au Nicaragua, l’administration Ronald Reagan finance les Contras contre le gouvernement sandiniste, dans une guerre qui laisse des dizaines de milliers de morts. Au Salvador, le soutien militaire américain à un régime engagé dans une guerre civile prolongée contribue à un conflit parmi les plus meurtriers du continent.
Certaines interventions sont brèves mais symboliquement lourdes. En 1983, à Grenade, l’opération « Urgent Fury » est justifiée par la protection de ressortissants américains et la crainte d’une implantation cubaine. En 1989, au Panama, l’opération « Just Cause » conduit à l’arrestation de Manuel Noriega, ancien allié devenu encombrant. Là encore, le coût humain réel reste largement débattu.
Cette chronologie n’est pas un simple rappel historique. Elle éclaire le présent. Chaque nouvelle intervention américaine en Amérique latine s’inscrit dans un héritage de méfiance, de traumatismes et de récits antagonistes. À Washington, ces actions sont souvent présentées comme nécessaires ou exceptionnelles. Dans la région, elles sont perçues comme la continuité d’une logique de domination.
Le cas vénézuélien, quel qu’en soit l’issue, réactive donc bien plus qu’une crise ponctuelle. Il réouvre une question ancienne et jamais totalement refermée : celle de la légitimité de l’intervention armée comme outil de politique étrangère dans un espace qui, depuis des décennies, en paie le prix politique et humain.