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L'Europe entérine au Venezuela la mort du multilatéralisme

06 janvier 2026 - 10:47

 La réaction tiède de l’Europe face à l’intervention militaire américaine au Venezuela certifie la mort de l’ordre libéral fondé sur des règles que Bruxelles prétend défendre. Après l’annonce de Donald Trump, les gouvernements européens ont commencé à se prononcer par des déclarations allant du soutien tacite à Washington jusqu’à des condamnations formelles dépourvues de conséquences, en passant par des positions intermédiaires qui contrariaient tant le régime vénézuélien que les méthodes employées pour le renverser. La haute représentante de l’Union européenne, Kaja Kallas, a appelé à la « retenue » après avoir conversé avec Marco Rubio, soulignant que l’UE a déclaré à maintes reprises que Maduro manque de légitimité, bien que les principes de la Charte des Nations unies doivent être respectés. Cette déclaration reflète la schizophrénie européenne : une condamnation rhétorique du modus operandi qui ne menace pas les relations avec une administration ayant bombardé la capitale d’un pays souverain pour capturer son président.

Une hypocrisie structurelle qui se traduit par le fossé abyssal entre les principes proclamés et les actions concrètes lorsque Washington viole de manière flagrante des normes que l’UE prétend défendre. L’article 2.4 de la Charte de l’ONU interdit le recours à la force contre l’intégrité territoriale de tout État, n’autorisant d’exceptions que pour la légitime défense ou lorsque le Conseil de sécurité autorise des mesures coercitives. Le Venezuela n’a pas attaqué les États-Unis et les Nations unies n’ont émis aucune autorisation, configurant une violation flagrante de la légalité multilatérale. António Guterres s’est dit « profondément alarmé » par ce mépris normatif, mais cette alarme formelle est dépourvue de conséquences pratiques. L’Europe pourrait imposer des sanctions, convoquer des sessions d’urgence du Conseil de sécurité ou articuler des coalitions pour isoler diplomatiquement Washington, mais elle ne fait rien car elle manque de volonté et de capacité pour défendre des principes qui fondent théoriquement son identité.

Le double standard américain dans l’application sélective des normes mondiales expose la nature instrumentale de son prétendu engagement multilatéral. Washington ne reconnaît pas la juridiction de la Cour pénale internationale (CPI) et a menacé de sanctions ses procureurs lorsqu’ils ont tenté d’enquêter sur des crimes de guerre en Afghanistan, mais invoque la légalité lorsque cela lui convient. Trump soutient inconditionnellement Benjamin Netanyahu bien que la CPI ait émis des mandats d’arrêt contre le Premier ministre israélien pour crimes de guerre à Gaza, tout en justifiant la capture de Maduro pour narcotrafic. Les États-Unis maintiennent leur alliance stratégique avec le prince héritier saoudien Mohammed bin Salman bien que la CIA ait conclu qu’il a ordonné l’assassinat et le démembrement du journaliste Jamal Khashoggi, mais présentent Maduro comme un « dictateur sanguinaire » devant être jugé. Washington ne reconnaît que les normes qui ne limitent pas sa capacité d’action unilatérale, les utilisant comme arme contre ses adversaires géopolitiques.

Les fractures internes face à l’intervention vénézuélienne exposent l’incapacité européenne à articuler une position cohérente en politique étrangère. Pedro Sánchez a exprimé que l’Espagne ne reconnaîtra pas « une intervention qui viole le droit international et pousse la région vers un horizon d’incertitude et de belligérance » tout en offrant ses bons offices pour parvenir à une solution pacifique. Le président français, Emmanuel Macron, a adopté un ton favorable à l’intervention en affirmant que le peuple vénézuélien « s’est libéré aujourd’hui de la dictature de Nicolás Maduro », contredisant frontalement la position espagnole. Le Premier ministre britannique Keir Starmer s’est explicitement démarqué en affirmant que son gouvernement « n’a participé d’aucune manière » à l’attaque. Le chancelier allemand Friedrich Merz a considéré que Maduro avait « mené son pays à la ruine » sans condamner l’opération militaire. Cette cacophonie de positions mutuellement contradictoires démontre que l’Europe manque d’une voix univoque et que chaque gouvernement priorise des calculs politiques intérieurs sur tout principe partagé.

Le précédent vénézuélien instaure une logique qui autorise toute grande puissance à envahir militairement des pays plus faibles lorsqu’elle considère ses intérêts menacés. Qu’est-ce qui empêche maintenant la Russie de bombarder Kiev, de capturer Zelenski et de le juger à Moscou pour crimes contre les russophones ? Qu’est-ce qui empêche la Chine d’envahir Taïwan, de capturer ses dirigeants et de les juger à Pékin pour séparatisme ? Quels arguments l’Occident pourrait-il avancer pour condamner de telles actions alors qu’il vient de valider par son silence complice que la Maison-Blanche fasse exactement cela avec Maduro ? Absolument rien du point de vue de la légalité multilatérale telle qu’elle a été redéfinie après l’opération au Venezuela. Faisant preuve de passivité, Bruxelles a avalisé que les normes ne lient que les États faibles et que les grandes puissances peuvent les violer impunément lorsqu’elles possèdent une force militaire suffisante. Ce précédent menace la survie même des petites nations qui dépendent du respect normatif pour leur sécurité.

La vulnérabilité de l’Europe transcende le cas vénézuélien pour rendre compte d’une dépendance structurelle envers les États-Unis qui pourrait se retourner contre elle. Que se passerait-il si MAGA décidait que l’Espagne, gouvernée par une coalition progressiste qui refuse de se soumettre complètement à Washington, constitue une menace pour ses intérêts ? Qu’est-ce qui empêcherait l’administration républicaine d’accuser Sánchez de liens avec des réseaux terroristes, de bombarder Madrid et de le capturer pour le juger dans une juridiction fédérale ? La réponse terrifiante est que rien ne l’empêcherait à la lumière du Venezuela si la Maison-Blanche considérait que son utilité stratégique le justifie. L’Europe manque de capacités défensives autonomes sans soutien américain, dépend de Washington pour sa sécurité énergétique et technologique, et a montré qu’elle manque de volonté politique pour résister aux pressions de Trump. Cette subordination organique transforme le continent en otage de toute dérive autoritaire ou erratique de la politique américaine.

L’intervention au Venezuela marque le point de non-retour dans l’érosion de l’ordre libéral. L’Europe assiste impassible et impuissante à l’enterrement du multilatéralisme, le certifiant par sa connivence passive. Si un État peut envahir militairement un autre pays, bombarder sa capitale, attaquer pendant des mois des embarcations de pêcheurs en les accusant faussement de narcotrafic, capturer son président et le juger dans des tribunaux domestiques sans que Bruxelles ne réagisse, les normes qui sont censées régir les relations entre nations ne sont que pure rhétorique. L’Europe fait face au dilemme de construire des capacités autonomes de défense et de projection de pouvoir ou d’accepter en permanence son insignifiance géopolitique. La réaction face au Venezuela certifie que le continent a choisi la seconde option : maintenir la rhétorique sur les valeurs tout en se subordonnant inconditionnellement à une puissance qui les viole systématiquement, l’Europe devenant complice de sa propre vulnérabilité future.

 

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