La Faculté des Usûl al-Dîn de Tétouan n’est pas, a priori, l’endroit où l’on s’attend à entendre parler de multilinguisme, d’intelligence artificielle ou de dialogue interreligieux en quatre langues simultanément. C’est peut-être pour cela que ce qui s’y passera du 14 au 16 avril 2026 mérite qu’on s’y arrête.
Le Département des Langues, de la Culture et de la Communication y organise la deuxième édition de sa Semaine des Langues et des Cultures — trois journées de conférences, de tables rondes, d’ateliers et d’expositions réunissant enseignants, chercheurs et étudiants de plusieurs universités marocaines. Le programme est dense, la participation attendue, et l’ambition lisible : faire de cette faculté un lieu où la question des langues est prise au sérieux, non comme ornement pédagogique, mais comme objet de réflexion à part entière.
Ce que le programme dit de l’institution
Regarder un programme de conférence, c’est souvent lire en creux ce qu’une institution pense d’elle-même. Celui de cette deuxième édition dit plusieurs choses intéressantes.
Il dit d’abord que la traduction n’est pas traitée ici comme une technique auxiliaire, mais comme un espace de négociation entre systèmes de pensée. La communication du Professeur Mohsine Khazrouni, de l’Université Cadi Ayyad, sur les stratégies de traduction anglais-arabe dans le domaine religieux, ou celle de Mme Hafida Boujida sur l’impact de la traduction sur le dialogue interreligieux, en témoignent.
Il dit ensuite que l’intelligence artificielle a fait son entrée dans les sciences humaines et religieuses — non sans questionnements. L’atelier animé par la Professeure Latifa Chahbi sur la méthodologie de la recherche et les outils de l’IA s’adressera à des étudiants de master et de doctorat qui travaillent sur des corpus arabes, français et espagnols. La question n’est pas de savoir si l’IA est utile — elle l’est — mais comment l’utiliser sans déléguer à la machine ce qui relève du jugement du chercheur.
Il dit enfin que la présence du Directeur du Centre Cervantes de Tétouan, Don Carlos Ortega Bayón, dans la première session scientifique n’est pas protocolaire. Tétouan est l’une des rares villes marocaines où l’espagnol a conservé une présence culturelle vivante — non comme langue étrangère apprise par nécessité, mais comme langue habitée, transmise, revendiquée. Que cette réalité trouve sa place dans le programme d’une faculté de théologie dit quelque chose sur la manière dont cette institution comprend son ancrage géographique.
La table ronde comme exercice
La table ronde du 14 avril — «Dialogue interreligieux et discours : perspectives diverses» — mérite une mention particulière, non pour son intitulé, mais pour ce qu’elle mettra effectivement en jeu.
Réunir en un même espace des chercheurs qui travaillent sur le post-colonialisme, la coexistence interreligieuse au Maroc, le rôle du traducteur comme médiateur, et l’expérience des expatriés étrangers face aux pratiques religieuses locales, c’est accepter que ces questions se dérangent mutuellement. C’est le propre d’une table ronde qui fonctionne : non pas la confirmation de positions déjà établies, mais la confrontation de méthodes et de terrains différents.
La communication de Mme Saloua El Marzguioui, de l’Université Ibn Tofaïl, sur l’expérience des expatriés étrangers au Maroc face aux défis interculturels et interreligieux, introduit dans ce débat une dimension empirique souvent absente des discussions académiques sur le dialogue des cultures. On ne dialogue pas avec des concepts. On dialogue avec des personnes qui ont des pratiques, des habitudes, des incompréhensions réelles.
Ce qui reste à construire
Cette deuxième édition confirme une direction. Elle ne clôt pas un chantier — elle l’ouvre.
La question de savoir comment une faculté de théologie islamique articule formation religieuse et compétences langagières, ancrage identitaire et ouverture culturelle, n’a pas de réponse définitive. Elle se travaille année après année, programme après programme, dans la manière dont on choisit les intervenants, dont on formule les questions, dont on accueille les étudiants qui viennent d’autres disciplines et d’autres horizons.
La coordinatrice de l’événement, la Professeure Hanane El Majdoui, a exprimé la volonté de faire de cette semaine un rendez-vous annuel. C’est une intention raisonnable. Ce qui en fera ou non une institution, c’est la capacité à maintenir, d’une édition à l’autre, l’exigence intellectuelle qui caractérise celle-ci.
Tétouan attend la troisième.
