L’industrie aérienne mondiale s’apprêtait à vivre une année exceptionnelle. Les compagnies aériennes devaient franchir pour la première fois le seuil symbolique des cinq milliards de passagers transportés en une seule année, confirmant le retour en force du trafic international après les turbulences de la pandémie. Pourtant, alors que les avions continuent de se remplir et que la demande reste soutenue sur la plupart des grands marchés, la rentabilité du secteur se détériore à grande vitesse sous l’effet de la guerre impliquant l’Iran et de ses conséquences sur les marchés énergétiques mondiaux.
Réunie à Rio de Janeiro à l’occasion de son assemblée générale annuelle, l’Association internationale du transport aérien (IATA) a dressé un constat préoccupant. Selon son directeur général, Willie Walsh, le bénéfice net de l’ensemble du secteur devrait atteindre seulement 23 milliards de dollars en 2026, contre les 45 milliards attendus avant l’escalade du conflit au Moyen-Orient. La marge nette des compagnies passerait ainsi de 4,2 % à 2 %, un niveau particulièrement faible pour une industrie qui reste fortement dépendante du prix de l’énergie et des évolutions géopolitiques. Pour Walsh, les transporteurs devront faire face à une combinaison de coûts plus élevés, de réorganisations de leurs réseaux et d’une pression croissante sur leurs revenus.
Cette dégradation intervient pourtant dans un contexte de demande record. L’IATA prévoit que 5,085 milliards de passagers voyageront en avion cette année, soit le niveau le plus élevé jamais enregistré. Le paradoxe est frappant : contrairement à la crise sanitaire de 2020, où le problème était l’effondrement brutal du trafic, les compagnies disposent aujourd’hui d’une clientèle abondante mais peinent à transformer cette activité en bénéfices. La principale raison réside dans l’envolée du prix du kérosène, directement alimentée par les tensions au Moyen-Orient et les perturbations des flux énergétiques internationaux. Selon les estimations du secteur, la hausse du carburant pourrait représenter près de 100 milliards de dollars de coûts supplémentaires pour les compagnies aériennes dans le monde.
Pour tenter de préserver leurs marges, les transporteurs ont commencé à répercuter une partie de cette hausse sur les consommateurs. Les revenus générés par les billets ont progressé d’environ 7 % par rapport à l’an dernier, mais cette augmentation ne compense pas totalement l’explosion des dépenses opérationnelles. Par ailleurs, le rythme de croissance du trafic ralentit, signe que certains voyageurs commencent à arbitrer leurs dépenses face à la hausse des prix. Plusieurs groupes, dont Ryanair, ont déjà signalé un ralentissement des réservations et une plus grande prudence des consommateurs, alimentée par les incertitudes économiques et géopolitiques.
Les marchés financiers ont rapidement intégré cette nouvelle réalité. Les principales compagnies européennes ont enregistré des reculs boursiers après la publication des prévisions révisées de l’IATA. Le groupe IAG, maison mère de British Airways et Iberia, a perdu près de 2 % en séance, tandis qu’Air France-KLM et Lufthansa ont également vu leur valorisation reculer. Les investisseurs redoutent une poursuite de la hausse des coûts énergétiques et une révision à la baisse des résultats financiers pour les prochains trimestres.
À ces difficultés s’ajoute un problème structurel qui fragilise davantage le secteur : le vieillissement des flottes. Les retards accumulés par Boeing et Airbus dans la livraison de nouveaux appareils empêchent de nombreuses compagnies de moderniser leurs avions au rythme prévu. L’IATA estime que le déficit mondial d’appareils disponibles atteint désormais près de 18 000 unités. Résultat : l’âge moyen de la flotte commerciale mondiale dépasse quinze ans, un record historique. Or, les avions plus anciens consomment davantage de carburant et génèrent des coûts de maintenance plus élevés, ce qui accentue encore l’impact de la flambée énergétique actuelle.
L’Europe apparaît comme l’une des régions les plus vulnérables à cette situation. Le continent importe environ 60 % du kérosène qu’il consomme et reste fortement dépendant des approvisionnements en provenance du Moyen-Orient. Sans reproduire la dépendance observée autrefois vis-à-vis du gaz russe, cette réalité souligne la sensibilité du transport aérien européen aux crises géopolitiques qui affectent les marchés énergétiques mondiaux. Certes, les grands groupes disposent de mécanismes de couverture leur permettant de fixer à l’avance une partie du prix du carburant, mais ces protections sont temporaires et leur efficacité diminue à mesure que les tensions se prolongent.
Dans ce contexte, les compagnies aériennes multiplient les mesures d’adaptation. Les tarifs augmentent progressivement, tandis que les lignes les moins rentables sont supprimées ou réorganisées. Plusieurs grands transporteurs européens et asiatiques ont déjà commencé à revoir leurs programmes de vols, notamment sur les liaisons long-courriers dépendantes des hubs du Golfe, dont l’activité a été perturbée par la crise régionale. Les analystes du secteur estiment que cette tendance pourrait s’accélérer après l’été si aucune détente durable n’intervient au Moyen-Orient.
Pour les grandes compagnies internationales, la situation demeure difficile mais gérable grâce à leur taille, leur trésorerie et leur capacité à absorber les chocs. En revanche, les transporteurs régionaux, les compagnies fortement endettées et les acteurs les plus fragiles risquent de payer un prix beaucoup plus élevé. Willie Walsh n’a d’ailleurs pas exclu de nouvelles restructurations ou disparitions d’entreprises si le coût du carburant reste durablement élevé.
L’année 2026 pourrait ainsi entrer dans l’histoire comme celle d’un paradoxe inédit : un secteur capable de transporter plus de voyageurs que jamais, mais incapable de convertir cette croissance en prospérité. Une démonstration supplémentaire que, dans l’aviation mondiale, les performances commerciales restent étroitement liées aux équilibres géopolitiques et énergétiques de la planète.