Depuis la guerre hispano-américaine de 1898 jusqu’aux tensions actuelles entre Pedro Sánchez et Donald Trump, les relations entre Madrid et Washington ont oscillé entre coopération stratégique et profondes divergences politiques. Malgré les crises successives — de la Guerre froide à l’Irak, en passant par Gaza et l’Iran — l’alliance entre les deux pays est restée solidement ancrée autour d’intérêts militaires, économiques et géopolitiques communs.
De la guerre de 1898 aux Pactes de Madrid : la naissance d’une alliance stratégique
En avril 1898, le Congrès des États-Unis adopta une résolution reconnaissant l’indépendance de Cuba et exigeant le retrait de l’Espagne de l’île. Madrid répondit en déclarant la guerre à Washington et déploya ses forces à Cuba, aux Philippines et à Porto Rico, alors possessions de la Couronne espagnole. La supériorité de la marine américaine fut rapidement décisive dans ce conflit, le seul affrontement militaire direct entre les deux pays. La défaite marqua profondément la société espagnole, où s’installa un fort courant antiaméricain, les États-Unis étant tenus pour responsables de la perte des dernières colonies espagnoles dans les Amériques. Plus d’un siècle plus tard, l’année 1898 demeure une blessure toujours présente dans la mémoire collective espagnole.
Depuis 2023, les tensions entre Madrid et Washington se sont ravivées à propos d’un autre conflit, situé cette fois à des milliers de kilomètres de la péninsule Ibérique. Le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, s’est opposé avec fermeté aux opérations militaires menées par les États-Unis et Israël contre l’Iran, après avoir déjà dénoncé la guerre à Gaza. Face au président américain Donald Trump et au Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, il invoque le droit international comme fondement de sa position.
La crise a atteint un niveau inédit lorsque le gouvernement espagnol a refusé d’autoriser l’utilisation de son espace aérien dans le cadre des opérations américaines. La ministre de la Défense, Margarita Robles, a activé une disposition de l’accord bilatéral de défense permettant à Madrid d’interdire l’utilisation des bases militaires lorsque les opérations ne disposent pas d’un mandat clair du droit international. Une décision sans précédent depuis plus de soixante-dix ans de présence militaire américaine sur le territoire espagnol.
Pourtant, la position géographique de l’Espagne, à l’entrée de la Méditerranée, a longtemps constitué le principal fondement de son partenariat stratégique avec les États-Unis. Cette relation n’a toutefois jamais été linéaire. De la Guerre froide à l’invasion de l’Irak, puis aux conflits de Gaza et aux tensions avec l’Iran, chaque grande crise internationale a redéfini les intérêts communs des deux alliés. Si les impératifs stratégiques ont généralement préservé leur coopération, les divergences politiques sont régulièrement réapparues au gré des changements de gouvernement et de l’évolution du contexte international.
La Seconde Guerre mondiale constitua le premier grand défi diplomatique du régime du général Francisco Franco, quelques mois seulement après sa victoire dans la guerre civile espagnole (1936-1939). Bien que favorable à l’Allemagne nazie, qui avait soutenu les nationalistes espagnols, Franco choisit officiellement la non-belligérance entre 1940 et 1942.
L’Espagne sortait exsangue de la guerre civile : son économie était ruinée et ses infrastructures gravement détruites. Madrid ne pouvait se permettre d’entrer dans un nouveau conflit aux côtés de l’Allemagne et de l’Italie contre les Alliés — Royaume-Uni, États-Unis, Union soviétique et France. Malgré cette neutralité affichée, Franco autorisa néanmoins, en 1941, l’envoi de la célèbre Division Azul combattre aux côtés de la Wehrmacht contre l’Union soviétique.
À mesure que le rapport de force basculait en faveur des Alliés, le régime franquiste adopta une neutralité plus stricte entre 1942 et 1944 afin d’éviter les conséquences d’une défaite allemande. Durant les derniers mois de la guerre, Washington exigea notamment l’expulsion des diplomates allemands présents en Espagne ainsi que le démantèlement des réseaux d’espionnage nazis opérant sur son territoire. Franco finit par se conformer à ces demandes.
Après la défaite des puissances de l’Axe, le régime franquiste entra dans l’une des périodes les plus fragiles de son histoire. Dans une étude publiée en 1971, l’historien allemand Egert von Petersdorff soulignait que le pouvoir espagnol faisait alors face à une opposition de plus en plus organisée en exil, tandis que Don Juan de Bourbon, héritier de la monarchie espagnole, se préparait lui aussi à un éventuel retour.
Paradoxalement, l’évolution rapide du contexte international allait transformer la position américaine. Avec la montée des tensions entre Washington et Moscou, les considérations géopolitiques commencèrent progressivement à l’emporter sur les considérations idéologiques. Les États-Unis passèrent ainsi d’une politique d’isolement du régime franquiste à un rapprochement progressif, motivé avant tout par la nécessité de contenir l’expansion soviétique.
De l’isolement du franquisme au partenariat stratégique avec Washington
Après la Seconde Guerre mondiale, les puissances alliées s’interrogèrent sur la place que devait occuper l’Espagne dans le nouvel ordre international. Les États-Unis refusèrent de recourir à la force pour renverser le régime franquiste, préférant maintenir une politique d’isolement diplomatique.
Dans le même temps, plusieurs voix influentes aux États-Unis commencèrent à défendre le maintien de Francisco Franco au pouvoir. Non pas parce qu’il incarnait un modèle démocratique, mais parce qu’il apparaissait comme un rempart potentiel contre l’expansion du communisme en Europe occidentale. Avec le déclenchement de la Guerre froide, puis de la guerre de Corée en 1950, cette lecture géostratégique s’imposa progressivement au sein des cercles décisionnels américains.
Dans une étude publiée en 1992, le chercheur Arturo Jarque Íñiguez explique que Washington avait d’abord multiplié les critiques à l’égard du régime franquiste et cherché à freiner sa consolidation. Mais la dégradation rapide des relations avec l’Union soviétique modifia profondément cette stratégie.
Le régime franquiste bénéficia également du soutien d’importants milieux catholiques conservateurs américains. Pour ces derniers, la guerre civile espagnole était avant tout perçue comme un affrontement entre le christianisme et le communisme, davantage qu’une opposition entre démocratie et fascisme. Cette vision contribua à renforcer l’image de Franco comme défenseur de la civilisation chrétienne occidentale face à la menace soviétique.
En Espagne, les partisans d’un rapprochement avec Washington s’organisèrent autour de ce que l’on appelait le « lobby espagnol ». Diplomates, militaires et hauts responsables du régime partageaient un même objectif : sortir le pays de son isolement international et assurer la survie politique du franquisme malgré son passé aux côtés des puissances de l’Axe.
Parmi les principales figures de ce courant figuraient José Félix de Lequerica, ambassadeur d’Espagne aux États-Unis, Agustín Muñoz Grandes, ministre de la Défense, ainsi que Luis Carrero Blanco, principal collaborateur de Franco.
Progressivement, les États-Unis intégrèrent l’Espagne à leur stratégie de sécurité nationale. Après l’annonce de la doctrine Truman en 1947, les autorités américaines estimèrent qu’un effondrement économique de l’Espagne risquait de favoriser l’émergence de mouvements proches de Moscou. La stabilité de la péninsule Ibérique devenait donc un enjeu stratégique majeur.
Le 13 avril 1949, le secrétaire d’État américain Dean Acheson informa officiellement Madrid que plus aucun obstacle ne s’opposait à l’octroi de crédits destinés à soutenir la reconstruction économique du pays. Parallèlement, le Pentagone plaidait pour un renforcement de la coopération militaire avec l’Espagne, dont la position géographique à l’entrée de la Méditerranée représentait un atout majeur.
Washington se déclara également favorable à l’adhésion de l’Espagne aux Nations unies, tandis que plusieurs membres du Congrès réclamaient une aide économique en faveur du régime franquiste.
Ce changement de cap aboutit en 1953 à la signature des célèbres Pactes de Madrid, composés de trois accords économiques et militaires. Ceux-ci autorisaient les États-Unis à établir et exploiter plusieurs bases militaires sur le territoire espagnol, notamment la base navale de Rota, près de Cadix, ainsi que la base aérienne de Morón, près de Séville.
En contrepartie, Washington accordait une importante assistance économique et militaire à Madrid. Ces accords marquèrent officiellement la fin des années de confrontation diplomatique et ouvrirent une nouvelle phase de coopération stratégique entre les deux pays.
Leur signature suscita toutefois des réactions contrastées en Espagne. Les partisans du régime franquiste y virent une reconnaissance internationale de leur gouvernement et la fin de près d’une décennie d’isolement diplomatique.
À l’inverse, certains responsables militaires considéraient que ces accords plaçaient l’Espagne dans une position de dépendance vis-à-vis de la superpuissance américaine, tandis que l’opposition démocratique en exil dénonçait un texte qui contribuait, selon elle, à prolonger la dictature franquiste.
Malgré ce rapprochement spectaculaire avec Washington, l’Espagne demeurait largement exclue des grandes institutions occidentales créées après la Seconde Guerre mondiale. Elle resta en dehors du Plan Marshall, de l’Organisation européenne de coopération économique, de l’OTAN lors de sa création en 1949, ainsi que de la Communauté européenne du charbon et de l’acier fondée en 1951.
Le pays continuait ainsi d’occuper une position marginale dans le nouvel ordre économique et politique international, malgré l’importance croissante que lui accordaient désormais les États-Unis.
De la fin du franquisme à l’intégration de l’Espagne dans le camp occidental
L’importance stratégique de l’Espagne pour les États-Unis s’accrut encore dans les dernières années du régime franquiste, à mesure que se multipliaient les crises en Méditerranée et dans le sud de l’Europe.
Le coup d’État de Mouammar Kadhafi en Libye, en 1969, priva Washington de la base aérienne de Wheelus, jusque-là essentielle à ses opérations militaires et de renseignement en Méditerranée. Quelques années plus tard, la guerre d’Octobre de 1973 transforma l’est de la Méditerranée en une zone de forte instabilité, tandis que la Révolution des Œillets au Portugal, en 1974, faisait craindre aux responsables américains une progression de l’influence soviétique en Europe du Sud.
Dans ce contexte, les installations militaires américaines situées en Espagne prirent une importance considérable. La base navale de Rota devint un point d’appui majeur pour les sous-marins et les destroyers américains en Méditerranée, tandis que la base aérienne de Morón jouait un rôle central dans le soutien logistique des opérations aériennes.
Le régime franquiste sut tirer parti de cette nouvelle donne géopolitique en présentant l’Espagne comme un partenaire stable au sein d’une région en pleine mutation. En 1970, les deux pays signèrent un Accord d’amitié et de coopération, tandis que le président américain Richard Nixon effectuait une visite officielle à Madrid la même année.
La mort du général Francisco Franco, en novembre 1975, ouvrit cependant une nouvelle étape. Pour Washington, il devenait indispensable de préserver ses intérêts stratégiques tout en accompagnant la transition politique vers un régime démocratique.
Les États-Unis redoutaient qu’un vide institutionnel ne plonge l’Espagne dans une nouvelle période d’instabilité, voire dans une reprise des affrontements internes. Ils craignaient également qu’une forte progression des partis de gauche ne remette en cause la présence militaire américaine sur le territoire espagnol.
Selon une étude publiée en 2007 par l’historien Charles Powell, l’administration américaine engagea rapidement des discussions avec les nouvelles autorités espagnoles afin de renégocier le statut des bases militaires. La Maison-Blanche misait alors sur le roi Juan Carlos Ier et sur son ministre des Affaires étrangères José María de Areilza pour transformer les accords existants en un véritable traité bilatéral.
Cette stratégie porta ses fruits. Lors de la visite à Madrid du secrétaire d’État américain Henry Kissinger, en janvier 1976, les deux gouvernements conclurent un nouveau Traité d’amitié et de coopération, signé la même année.
Ce texte autorisait les forces américaines à continuer d’utiliser plusieurs installations stratégiques, notamment les bases de Rota, Torrejón de Ardoz, Saragosse et Morón, ainsi que l’espace aérien et les eaux territoriales espagnoles. En contrepartie, la souveraineté espagnole sur ces infrastructures était officiellement reconnue.
Pour Washington, cet accord constituait également un soutien politique au nouveau souverain espagnol. Quelques mois plus tard, en juin 1976, Juan Carlos Ier et la reine Sofía furent invités aux célébrations du bicentenaire de l’indépendance des États-Unis.
Henry Kissinger résuma alors clairement la position américaine :
« Notre objectif est d’apporter tout notre soutien au roi, qui représente le meilleur espoir d’une évolution démocratique stable, tout en préservant nos intérêts en Espagne. »
Ce soutien n’était toutefois pas désintéressé. Comme le souligne Charles Powell, l’objectif principal de Washington restait de garantir la pérennité de ses intérêts stratégiques dans la péninsule Ibérique durant la transition démocratique.
Cette période ouvrit la voie à une intégration progressive de l’Espagne dans les structures occidentales de défense.
Avec l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison-Blanche, en 1981, le Premier ministre espagnol Leopoldo Calvo-Sotelo annonça officiellement la candidature de son pays à l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).
Pour les États-Unis, cette adhésion représentait l’aboutissement logique de la stratégie engagée après la disparition de Franco : disposer d’un allié démocratique solide sur le flanc sud de l’Alliance atlantique et consolider durablement leur présence militaire en Méditerranée occidentale.
Cette décision suscita néanmoins un profond débat politique en Espagne.
Les partis du centre et de la droite voyaient dans l’OTAN une garantie de sécurité collective ainsi qu’un moyen de moderniser les forces armées espagnoles grâce à la coopération avec les démocraties occidentales.
À l’inverse, les formations de gauche — notamment le Parti communiste espagnol, rejoint à l’époque par le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) — dénonçaient une dépendance militaire excessive envers Washington et rejetaient l’intégration dans l’Alliance atlantique sous le slogan devenu célèbre : « OTAN, non.
L’Irak, tournant majeur dans les relations entre Madrid et Washington
L’arrivée des socialistes au pouvoir en Espagne en 1982, sous la direction de Felipe González, n’inquiéta pas outre mesure Washington. Dès 1980, alors qu’il dirigeait encore l’opposition, González avait été reçu par le président américain Jimmy Carter, qui le considérait comme un dirigeant modéré. Les services de renseignement américains partageaient cette analyse et estimaient qu’un gouvernement socialiste ne remettrait pas en cause l’ancrage occidental de l’Espagne.
Une fois arrivé au pouvoir, González modifia d’ailleurs sensiblement sa position sur l’OTAN. Lui qui, dans l’opposition, défendait le slogan « OTAN, non ; bases américaines, non », considéra désormais que l’intégration dans les structures de défense occidentales constituait un levier essentiel pour moderniser les forces armées espagnoles et renforcer le poids international du pays.
En 1986, il soumit le maintien de l’Espagne dans l’Alliance atlantique à un référendum. Les Espagnols approuvèrent cette orientation à 52,4 %, ouvrant la voie à la signature d’un nouvel accord d’amitié, de défense et de coopération avec les États-Unis, qui remplaçait le traité conclu dix ans plus tôt.
La même année, l’adhésion de l’Espagne à la Communauté économique européenne fut également saluée à Washington comme un facteur de stabilité pour l’un de ses principaux alliés du sud de l’Europe.
Durant les années 1990, Madrid commença à récolter les bénéfices diplomatiques de son intégration dans le camp occidental. Les États-Unis soutinrent notamment la désignation de la capitale espagnole pour accueillir la Conférence de Madrid sur la paix au Proche-Orient en 1991. Dans ses mémoires, le roi Juan Carlos Ier expliquera que le secrétaire d’État américain James Baker avait favorisé ce choix en raison de la position géographique de l’Espagne, de ses relations équilibrées avec le monde arabe et de sa reconnaissance officielle d’Israël.
Six ans plus tard, Madrid accueillait un sommet de l’OTAN, confirmant sa place parmi les partenaires stratégiques de l’Alliance.
Les relations hispano-américaines atteignirent toutefois leur niveau de proximité le plus élevé au début des années 2000.
L’élection de George W. Bush à la présidence des États-Unis, en 2000, coïncida avec l’arrivée au pouvoir en Espagne du conservateur José María Aznar, déterminé à accroître l’influence internationale de son pays.
Après les attentats du 11 septembre 2001, Washington lança son intervention en Afghanistan puis prépara l’invasion de l’Irak. Aznar saisit cette occasion pour repositionner l’Espagne au cœur des grandes décisions internationales.
Il développa une relation personnelle particulièrement étroite avec George W. Bush, au point d’installer une ligne téléphonique directe entre le palais de la Moncloa et la Maison-Blanche.
Le chef du gouvernement espagnol convainquit progressivement les responsables américains qu’il constituait leur principal allié au sein de l’Union européenne. Ce choix diplomatique l’éloigna cependant de la France et de l’Allemagne, fermement opposées à une intervention militaire contre Bagdad.
Cette proximité culmina lors du sommet des Açores, en mars 2003. Aux côtés de George W. Bush, du Premier ministre britannique Tony Blair et du chef du gouvernement portugais José Manuel Durão Barroso, José María Aznar participa à la réunion qui ouvrit la voie à l’invasion de l’Irak.
À l’intérieur de l’Espagne, cette décision suscita une opposition massive.
Selon un sondage réalisé en 2003 par le Centre de recherches sociologiques de Madrid, 91 % des Espagnols rejetaient la guerre en Irak. Des centaines de milliers de manifestants descendirent dans les rues des principales villes du pays pour dénoncer la participation espagnole au conflit.
Malgré cette contestation, Aznar maintint son soutien à l’intervention américaine.
Les attentats de Madrid, le 11 mars 2004, bouleversèrent cependant la donne politique.
Les explosions qui frappèrent plusieurs trains de banlieue près de la gare d’Atocha firent 192 morts et près de 2 000 blessés. Dans un premier temps, le gouvernement tenta d’attribuer les attaques à l’organisation séparatiste basque ETA, craignant que l’implication d’Al-Qaïda ne transforme la guerre en Irak en enjeu central des élections législatives prévues trois jours plus tard.
Cette stratégie se retourna contre l’exécutif.
Le 14 mars 2004, le Parti populaire fut battu dans les urnes et le socialiste José Luis Rodríguez Zapatero accéda au pouvoir, avec la volonté de réorienter la politique étrangère espagnole vers l’Europe.
Selon des documents diplomatiques américains révélés en 2010 par WikiLeaks, Washington tenta d’influencer les nouvelles autorités espagnoles afin qu’elles renoncent au retrait des troupes d’Irak et limitent leur rapprochement avec le Venezuela et Cuba.
Zapatero resta néanmoins fidèle à ses engagements. Il retira rapidement les forces espagnoles d’Irak, renforça les liens avec les partenaires européens et accorda une attention particulière au voisinage méditerranéen, notamment aux relations avec le Maroc, mettant fin à la période de fortes tensions héritée de la crise de l’îlot Persil en 2002.
Cette réorientation marqua une nouvelle phase de refroidissement entre Madrid et Washington.
De Barack Obama au retour de Donald Trump : une relation à nouveau sous tension
Les relations entre Madrid et Washington retrouvèrent progressivement un climat plus serein avec l’arrivée de Barack Obama à la Maison-Blanche.
Les premiers signes de rapprochement apparurent lors du sommet Union européenne–États-Unis, organisé à Prague en 2009, où Barack Obama rencontra José Luis Rodríguez Zapatero. L’Espagne s’engagea alors à renforcer sa participation à la mission internationale en Afghanistan.
La même année, la rencontre entre les familles Obama et Zapatero, organisée à New York en marge de l’inauguration du Metropolitan Museum, fut largement perçue comme le symbole du réchauffement des relations bilatérales. Cette normalisation culmina en octobre 2009 lorsque Barack Obama reçut officiellement le chef du gouvernement espagnol à la Maison-Blanche, en lui déclarant :
« J’ai attendu longtemps cette rencontre, mais elle en valait la peine. »
Cette amélioration politique ne signifiait toutefois pas la disparition des intérêts stratégiques américains. À la suite de la crise financière de 2008, Washington exerça d’importantes pressions sur Madrid afin d’accélérer les réformes économiques destinées à stabiliser l’économie espagnole.
L’arrivée au pouvoir du conservateur Mariano Rajoy, en 2011, ne modifia guère l’équilibre des relations entre les deux pays. La coopération demeura solide, notamment sur les questions économiques et de sécurité.
En 2016, Barack Obama effectua une visite officielle à Madrid, la première d’un président américain en Espagne depuis quinze ans. Ce déplacement symbolisait la volonté des deux gouvernements de tourner définitivement la page des tensions provoquées par la guerre d’Irak.
L’élection de Donald Trump, en 2017, remit toutefois les questions stratégiques au premier plan.
Le premier grand dossier fut la crise indépendantiste en Catalogne. Washington apporta un soutien clair à l’unité territoriale de l’Espagne et rejeta toute tentative de sécession en dehors du cadre constitutionnel. Donald Trump réaffirma cette position lors de sa rencontre avec Mariano Rajoy à la Maison-Blanche en septembre 2017.
Cette prise de position fut saluée par les principaux partis nationaux espagnols, tandis que les dirigeants indépendantistes catalans dénonçaient le soutien américain à Madrid. Le président catalan Quim Torra alla jusqu’à proposer une médiation internationale impliquant Donald Trump, Vladimir Poutine et Xi Jinping, une initiative qui ne trouva aucun écho.
Les tensions entre Madrid et Washington réapparurent avec l’arrivée au pouvoir du socialiste Pedro Sánchez, en juin 2018.
L’administration Trump demanda alors à l’Espagne d’augmenter ses dépenses militaires jusqu’à 2 % du PIB, conformément aux objectifs fixés par l’OTAN.
Le gouvernement Sánchez défendit une approche différente, estimant que la contribution espagnole aux opérations internationales de maintien de la paix constituait déjà une participation significative à la sécurité collective. Ce désaccord ouvrit une nouvelle période de refroidissement diplomatique.
Un rapport publié en 2020 par le Real Instituto Elcano mettait également en lumière un autre sujet de préoccupation pour Washington : la formation, en janvier 2020, d’un gouvernement de coalition réunissant le PSOE et Unidas Podemos.
Selon cette analyse, l’administration Trump observait avec inquiétude l’influence de Podemos, en raison de ses liens avec le Venezuela et de son soutien aux campagnes de boycott contre Israël.
De son côté, Madrid s’inquiétait des conséquences économiques des droits de douane imposés par les États-Unis, tout en redoutant que la dégradation du climat politique n’affecte également la coopération militaire.
Le retour des démocrates à la Maison-Blanche, avec Joe Biden, ne permit pas un rétablissement immédiat des relations.
Lors du sommet de l’OTAN organisé à Bruxelles en 2021, le président américain ne programma aucun entretien bilatéral avec Pedro Sánchez, alimentant de nombreuses critiques et commentaires dans les médias espagnols.
Le chef du gouvernement espagnol souhaitait notamment convaincre Washington de reconsidérer son soutien à la proposition marocaine d’autonomie pour le Sahara.
La première véritable rencontre officielle entre Joe Biden et Pedro Sánchez n’eut finalement lieu qu’en 2023, après que Madrid eut renforcé son alignement avec les positions occidentales concernant la guerre en Ukraine.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, au début de l’année 2026, ouvrit une nouvelle phase de fortes tensions entre les deux alliés.
Les désaccords portèrent principalement sur la guerre menée par Israël à Gaza, les opérations militaires américaines contre l’Iran ainsi que sur le niveau des dépenses militaires exigé des membres de l’OTAN.
Le gouvernement espagnol refusa notamment d’autoriser l’utilisation de son espace aérien pour les opérations américaines contre l’Iran.
Madrid invoqua une disposition de l’accord bilatéral de défense de 1988, selon laquelle toute utilisation des bases américaines situées en Espagne pour des opérations ne relevant ni de l’OTAN ni d’un accord bilatéral spécifique nécessite l’autorisation préalable du gouvernement espagnol.
Il ne s’agissait pas d’un précédent historique. Déjà en 1986, l’Espagne avait refusé que les États-Unis utilisent ses bases aériennes pour bombarder la Libye, obligeant les avions américains à emprunter un itinéraire beaucoup plus long via le détroit de Gibraltar.
Pedro Sánchez face à Donald Trump : un nouvel épisode dans une alliance éprouvée
Pour les analystes, les tensions actuelles entre Madrid et Washington ne constituent pas une rupture historique, mais un nouvel épisode d’une relation bilatérale marquée depuis plus de sept décennies par une alternance de rapprochements et de désaccords.
À plusieurs reprises, les gouvernements espagnols ont pris leurs distances avec les positions américaines sur les grands dossiers internationaux, sans pour autant remettre en cause les fondements stratégiques de l’alliance.
Les divergences les plus marquées ont concerné la guerre du Vietnam, les bombardements américains contre la Libye en 1986, l’invasion de l’Irak en 2003, puis, plus récemment, la guerre à Gaza et les frappes contre l’Iran.
Malgré ces désaccords, les deux pays ont toujours préservé leurs principaux mécanismes de coopération.
Les bases militaires de Rota et de Morón demeurent aujourd’hui parmi les installations américaines les plus importantes en Europe. Elles jouent un rôle central dans les opérations de l’OTAN, la surveillance de la Méditerranée, les missions en Afrique ainsi que dans le dispositif de défense antimissile de l’Alliance.
Sur le plan économique, les échanges commerciaux et les investissements bilatéraux continuent également de progresser. Les États-Unis figurent parmi les principaux investisseurs étrangers en Espagne, tandis que de nombreuses entreprises espagnoles sont solidement implantées sur le marché américain, notamment dans les secteurs des infrastructures, des énergies renouvelables, des télécommunications et des services financiers.
Cette interdépendance explique pourquoi les crises politiques successives n’ont jamais débouché sur une remise en cause durable du partenariat stratégique entre les deux pays.
L’attitude de Pedro Sánchez illustre néanmoins une évolution de la diplomatie espagnole.
Face à Donald Trump, le chef du gouvernement espagnol privilégie une ligne davantage alignée sur le droit international, le multilatéralisme et la politique étrangère de l’Union européenne, quitte à assumer des divergences publiques avec Washington.
Cette stratégie tranche avec celle de José María Aznar, qui avait fait du rapprochement avec les États-Unis un axe central de son action internationale, mais s’inscrit dans la continuité des positions défendues auparavant par José Luis Rodríguez Zapatero.
Pour de nombreux observateurs, Madrid cherche désormais à préserver un équilibre délicat : maintenir la coopération militaire avec son principal allié au sein de l’OTAN tout en affirmant une autonomie politique accrue sur les grandes crises internationales.
Cette recherche d’équilibre pourrait devenir l’un des principaux défis de la politique étrangère espagnole dans les années à venir.
Plus d’un siècle après la guerre hispano-américaine de 1898 et plus de soixante-dix ans après la signature des Pactes de Madrid, l’histoire des relations entre les deux pays continue ainsi d’osciller entre intérêts stratégiques communs, convergences diplomatiques et désaccords politiques.
Au fil des décennies, une constante demeure : les crises passent, les gouvernements changent, mais l’alliance hispano-américaine, forgée par la géographie, les impératifs de sécurité et les intérêts économiques, continue de résister aux turbulences internationales.