Alberto Núñez Feijóo et Santiago Abascal participent ce mercredi à Madrid aux rassemblements organisés à l’occasion de la « Journée de Ceuta ». Derrière l’appel à l’unité institutionnelle, les deux formations espagnoles poursuivent des stratégies différentes : le PP cherche à affaiblir le gouvernement, tandis que Vox pousse à une confrontation directe avec le Maroc.
La crise migratoire de Sebta occupée quitte le terrain frontalier pour investir les rues et les places espagnoles. Des rassemblements sont organisés ce mercredi devant plusieurs mairies à l’appel de la Fédération espagnole des municipalités et des provinces (FEMP), dirigée par le Parti populaire.
La mobilisation coïncide avec la « Journée de Ceuta » et intervient à la veille de la comparution de Pedro Sánchez devant le Congrès des députés. Le chef du gouvernement espagnol doit s’expliquer sur la gestion des entrées massives des 30 et 31 juillet, la réponse des autorités et les informations disponibles sur les circonstances ayant précédé la crise.
À Madrid, le président du PP, Alberto Núñez Feijóo, et le dirigeant de Vox, Santiago Abascal, doivent participer au même rassemblement. Leur présence donne une dimension ouvertement politique à une initiative que le PP continue pourtant de présenter comme institutionnelle et indépendante des partis.
Une mobilisation officiellement « apolitique »
Le manifeste de la FEMP appelle à l’unité des institutions espagnoles et exprime son soutien aux habitants de Sebta et Melilla occupées. Le PP affirme que les rassemblements ne sont dirigés contre aucune formation et qu’ils visent uniquement à manifester une solidarité nationale.
Cette présentation est contestée par le Parti socialiste, qui accuse la direction de la fédération municipale d’utiliser une structure représentant l’ensemble des collectivités locales pour prolonger dans la rue l’offensive menée contre Pedro Sánchez.
Le PSOE a demandé à ses élus de ne pas participer aux rassemblements. Certains maires socialistes ont néanmoins annoncé leur présence, estimant que le soutien aux habitants de Sebta devait dépasser les clivages politiques. Cette divergence montre la difficulté de séparer la solidarité institutionnelle de la confrontation partisane née de la crise.
Vox ne cherche d’ailleurs pas à préserver cette ambiguïté. La formation de Santiago Abascal présente explicitement les rassemblements comme une mobilisation contre le gouvernement. Elle reproche au PP de vouloir maintenir une façade de neutralité alors que les deux partis accusent depuis plusieurs semaines Sánchez d’avoir mal géré les événements.
La FEMP entraînée dans la confrontation nationale
La décision de la FEMP a déplacé la bataille politique vers les municipalités. L’organisation regroupe les collectivités espagnoles indépendamment de leur orientation, mais elle est présidée depuis 2023 par María José García-Pelayo, maire PP de Jerez de la Frontera.
Le PSOE considère que la convocation a été décidée sans concertation suffisante. Il accuse les conservateurs de transformer la fédération en instrument de leur stratégie nationale.
La controverse a également pris une dimension juridique à Madrid. La délégation du gouvernement a rappelé qu’une administration publique ne peut exercer le droit de réunion exactement dans les mêmes conditions qu’un particulier ou une organisation politique. Le PP et Vox ont d’abord présenté cette intervention comme une tentative d’interdiction, ce que la délégation a démenti en assurant avoir uniquement précisé la procédure applicable.
L’épisode a permis aux deux formations de droite d’alimenter leur discours contre l’exécutif avant même le début des rassemblements.
Vox veut imposer la rupture avec le Maroc
Si le PP et Vox convergent dans leur opposition à Sánchez, leurs positions sur le Maroc restent sensiblement différentes.
Vox attribue directement à Rabat la responsabilité des entrées massives et utilise le terme d’« invasion » pour qualifier les événements. Le parti est allé jusqu’à présenter Pedro Sánchez comme un « agent marocain », une accusation relevant de la surenchère politique et qui n’est étayée par aucun élément factuel.
Santiago Abascal réclame la suspension du Traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération entre le Maroc et l’Espagne, le rappel de l’ambassadeur espagnol à Rabat et une remise en cause des relations préférentielles entre le Royaume et l’Union européenne.
Vox défend également le déploiement de l’armée, la construction d’un mur frontalier et des expulsions massives. Le parti reprend désormais le concept de « remigration », diffusé par plusieurs mouvements de la droite radicale européenne pour justifier des politiques de renvoi à grande échelle des populations étrangères.
À travers cette stratégie, Vox cherche autant à attaquer Sánchez qu’à pousser le PP vers une ligne de rupture diplomatique avec Rabat.
Le PP maintient une position plus prudente
Le Parti populaire entretient les interrogations sur le comportement des autorités marocaines durant les premières heures de la crise, mais il ne préconise pas la rupture des relations bilatérales.
Feijóo accuse le gouvernement espagnol d’avoir accordé trop de concessions au Maroc sans obtenir suffisamment de garanties. Le PP oppose également de manière récurrente les relations de Sánchez avec le roi Mohammed VI à l’absence, jusqu’à présent, d’une visite de Felipe VI à Sebta.
Cette rhétorique vise le gouvernement espagnol, mais elle place indirectement le Maroc au centre de la confrontation politique intérieure. Elle ne tient pas toujours compte de l’interdépendance entre Rabat et Madrid en matière de sécurité, de commerce, de lutte antiterroriste et de gestion des migrations.
À Sebta même, Juan Jesús Vivas, président de la ville occupée et membre du PP, a maintenu une coopération avec les socialistes pour gérer l’urgence et contenir les violences. Vox lui demande désormais de rompre ces accords, au risque de fragiliser le front institutionnel local au moment où les tensions restent élevées.
Une crise devenue outil de compétition électorale
Feijóo se rend de nouveau à Sebta ce mercredi avant de rejoindre la concentration de Madrid. Ce déplacement s’inscrit dans l’intensification de la présence du PP dans la ville. L’ancien chef du gouvernement José María Aznar s’y était déjà rendu le 27 août pour accuser l’exécutif de passivité.
Vox tente, pour sa part, de dépasser les conservateurs sur leur droite en reliant immigration, souveraineté territoriale et relations avec le Maroc. Les deux partis exploitent ainsi la même crise, mais ne poursuivent pas exactement le même objectif : le PP cherche à apparaître comme une alternative gouvernementale, tandis que Vox veut imposer une rupture plus radicale.
Cette mobilisation intervient dans un climat déjà polarisé. Golden Owl, une entreprise spécialisée dans l’analyse des sources ouvertes, a identifié les rassemblements de ce mercredi, la comparution de Sánchez au Congrès et la visite de Vivas à Bruxelles, prévue le 8 septembre, comme des moments susceptibles d’intensifier les campagnes numériques.
L’entreprise affirme également avoir observé, dans certains espaces liés à l’extrême droite, des messages approuvant les violences contre des campements de migrants. Ces contenus montrent que l’instrumentalisation de la crise ne comporte pas seulement un risque diplomatique : elle peut aussi nourrir les tensions sociales et les agressions sur le terrain.
Les rassemblements de ce mercredi illustrent finalement une double bataille. La première oppose le gouvernement à l’opposition sur la gestion de la crise. La seconde se joue entre le PP et Vox pour déterminer lequel des deux fixera la ligne de la droite espagnole sur l’immigration et le Maroc. Dans cette compétition, Sebta sert désormais moins de sujet à résoudre que de levier pour fragiliser Pedro Sánchez.