Un rapport du Service européen pour l’action extérieure identifie près de 2.000 messages diffusés à partir du 31 juillet par des acteurs liés à Moscou. Bruxelles confirme une tentative d’exploiter politiquement la crise, mais ne dispose d’aucune preuve concluante d’une implication étrangère dans la mobilisation initiale vers la frontière.
La chronologie établie par les services européens apporte une précision majeure au débat sur les ingérences étrangères dans la crise de Sebta occupée. La campagne de désinformation liée à la Russie et repérée par l’Union européenne aurait commencé le 31 juillet, alors que les passages massifs vers la ville étaient déjà en cours.
Un rapport du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), transmis aux gouvernements des États membres, recense environ 2.000 publications émanant de diplomates russes, de médias publics et de réseaux numériques proches du Kremlin.
Leur objectif aurait été moins de mobiliser des jeunes Marocains vers la frontière que de récupérer les images de la crise pour présenter l’Espagne et l’Union européenne comme faibles, divisées et incapables de contrôler leurs frontières.
Cette distinction est essentielle. Bruxelles confirme l’existence d’une activité russe importante visant à amplifier les tensions, mais indique ne disposer d’aucune preuve concluante permettant d’affirmer que la mobilisation des 30 et 31 juillet aurait été provoquée par une opération de désinformation menée par un État étranger.
Une amplification postérieure à la mobilisation
Les premiers contenus identifiés par le SEAE sont apparus le 31 juillet, lorsque les images de dizaines de milliers de personnes franchissant la frontière avaient déjà commencé à circuler dans les médias internationaux.
L’intensité de cette activité serait restée inférieure à celle constatée lors d’autres opérations attribuées à Moscou, notamment pendant certaines élections européennes ou durant la crise indépendantiste catalane.
La campagne russe appartient donc, selon les éléments européens disponibles, à la phase d’exploitation politique de la crise et non à celle de sa préparation.
Les messages qui avaient précédé les déplacements vers Sebta étaient principalement liés à une fausse interprétation d’une décision du Tribunal suprême espagnol sur les refoulements en mer. Présentée de manière trompeuse sur les réseaux sociaux, cette décision aurait été transformée en affirmation selon laquelle l’Espagne ne pouvait plus reconduire vers le Maroc les personnes arrivant à la nage.
Cette rumeur, associée à des vidéos et à des appels au déplacement, avait circulé auprès de nombreux jeunes Marocains avant les événements. Aucune des investigations rendues publiques jusqu’à présent n’a attribué cette première vague de messages aux réseaux russes cités par le rapport européen.
Trois récits pour fragiliser l’image de l’Europe
Le SEAE distingue plusieurs catégories d’acteurs ayant participé à la diffusion des contenus. La première comprend des représentants officiels russes, dont la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, et le vice-ministre Alexandre Grouchko.
La deuxième catégorie regroupe des médias publics ou étroitement associés au Kremlin. La troisième comprend des comptes et plateformes qui relaient des positions favorables à Moscou sans nécessairement appartenir à une structure étatique identifiable.
Parmi les réseaux cités figure Portal Kombat, également connu sous le nom de réseau Pravda. Cette infrastructure avait été identifiée par les services français dès 2024 comme un outil d’influence visant les opinions publiques européennes.
Le rapport mentionnerait également Sputnik, le quotidien officiel Rossiyskaya Gazeta, le canal Telegram Rybar, réputé proche des milieux militaires russes, ainsi qu’African Initiative, une plateforme diffusant des contenus favorables à Moscou sur le continent africain.
Malgré leur diversité, ces sources auraient relayé trois idées principales. La première présente la politique migratoire européenne comme un échec. La deuxième utilise les événements de Sebta pour affirmer que l’Union européenne ne parvient plus à protéger ses frontières et pour mettre en doute la solidité de l’espace Schengen. La troisième décrit l’Europe comme un ensemble fragmenté et vulnérable face aux nouvelles rivalités géopolitiques.
La politique espagnole réutilisée par des réseaux étrangers
Une partie de ces publications a repris des éléments directement issus de la confrontation politique espagnole. Certains messages ont insisté sur les vacances de Pedro Sánchez ou relayé les attaques du Parti populaire contre le chef du gouvernement.
Cette circulation montre comment un discours produit pour le débat intérieur espagnol peut être récupéré et reconditionné par des réseaux étrangers. Les critiques partisanes ne deviennent pas, pour autant, de la désinformation par leur simple reprise. Leur sélection et leur amplification peuvent néanmoins servir une stratégie visant à accentuer l’image d’un État désorganisé.
Le spécialiste Marcelino Madrigal affirme avoir recensé plus de 2.400 titres consacrés à Sebta, publiés depuis le 30 juillet par 38 médias officiels russes. Une grande partie de ces contenus décrirait une Espagne affaiblie face à un Maroc présenté comme une puissance en progression.
Madrigal précise toutefois n’avoir trouvé aucun élément démontrant que des réseaux russes ou israéliens aient contribué au déclenchement des passages massifs. Leur intervention se situerait après les faits, au moment où plusieurs acteurs ont commencé à exploiter politiquement la crise.
Le chercheur Marc Amorós adopte une position similaire. Il considère crédible l’hypothèse d’une instrumentalisation russe, car les événements correspondent aux récits habituellement utilisés pour présenter l’Europe comme instable. Mais attribuer à Moscou la préparation de la mobilisation exigerait des preuves qui n’ont pas été rendues publiques.
Les déclarations de Sánchez à nuancer
Le gouvernement espagnol affirme disposer d’éléments montrant que des réseaux liés à la Russie, à Israël et à l’extrême droite internationale ont contribué à amplifier la crise. La porte-parole Elma Saiz évoque notamment des forums numériques ayant cherché à accroître la polarisation.
Cette affirmation est compatible avec les conclusions européennes lorsqu’elle porte sur l’amplification postérieure aux événements. Elle devient beaucoup plus fragile si elle suggère que ces acteurs auraient provoqué le déplacement initial des jeunes vers Sebta.
La Commission européenne établit précisément cette limite : elle constate des tentatives russes pour tirer parti de la crise, mais ne dispose pas de preuves permettant d’attribuer à une puissance étrangère l’origine de la mobilisation.
Moscou a rejeté les accusations espagnoles et demandé la présentation d’éléments vérifiables. Maria Zakharova reproche à Madrid de ne pas avoir utilisé les canaux diplomatiques avant de rendre publiques ses accusations.
La réaction russe ne réfute pas les données européennes sur la campagne d’amplification. Elle rappelle toutefois la nécessité de distinguer trois niveaux souvent confondus dans le débat : créer une rumeur, provoquer une mobilisation et exploiter politiquement une crise déjà déclenchée.
Dans le cas de Sebta, les éléments connus permettent de documenter le troisième niveau. Ils ne suffisent pas, à ce stade, pour établir le deuxième. Quant au premier, il demeure lié à des réseaux et à des administrateurs dont l’identité et les motivations ne sont pas entièrement connues.
La piste de la manipulation étrangère ne doit pas non plus occulter les facteurs qui ont rendu les appels efficaces auprès d’une partie de la jeunesse marocaine : difficultés économiques, chômage, désir d’émigration et perception d’un avenir bloqué. Les campagnes de désinformation exploitent des frustrations existantes ; elles ne les créent pas à elles seules.