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Corail rouge à Topo la durabilité ne se décrète pas, elle se démontre

06 septembre 2026 - 08:58

Après les précisions apportées par l’Institut national de recherche halieutique sur l’ouverture de l’exploitation du corail rouge au large d’Al Hoceima, Aziz Benhoussa appelle à rendre publiques les données scientifiques ayant fondé cette décision. Il ne conteste pas le principe d’une exploitation limitée, mais estime que sa durabilité doit pouvoir être vérifiée et discutée.

Nous avons pris connaissance avec attention des précisions apportées par l’Institut national de recherche halieutique (INRH) au sujet de l’ouverture de l’exploitation du corail rouge dans la zone de Toubou, au large d’Al Hoceima.

Il convient de saluer l’accent mis par l’Institut sur le principe de précaution, le caractère limité de l’exploitation et la nécessité de protéger une ressource marine particulièrement sensible. Ces orientations vont dans le bon sens.

Mais l’importance du sujet et les risques associés à l’exploitation d’une espèce à croissance lente, vulnérable à la pression humaine, imposent d’aller au-delà des assurances générales. La discussion doit désormais porter sur des données scientifiques accessibles, vérifiables et ouvertes à l’examen des chercheurs, des spécialistes et de la société civile.

Où sont les résultats détaillés de l’étude ?

L’INRH indique que la décision repose sur une étude scientifique approfondie, menée pendant environ six mois. Selon les précisions publiées, cette étude aurait conclu que la biomasse du corail rouge à Toubou se trouve dans un état satisfaisant et qu’une partie du stock pourrait être exploitée de manière responsable.

Ces affirmations sont importantes. Elles ne dispensent cependant pas de répondre à une question centrale : où sont les résultats détaillés de cette étude ?

Il ne s’agit pas de mettre en doute sa réalisation ni les compétences des chercheurs qui l’ont conduite. La demande porte sur la publication du rapport scientifique complet ou, à défaut, d’une synthèse technique suffisamment détaillée pour comprendre le fondement réel de la décision.

Quels moyens scientifiques ont été mobilisés ? Quelle superficie a été prospectée ? Combien de stations ont été observées et à quelles profondeurs ? Quelle est la densité des colonies ? Quel est leur diamètre moyen et comment se répartissent-elles selon leur taille ? Quelle biomasse a été estimée ? Quels sont les taux de croissance, de recrutement et de mortalité ? Enfin, quelle marge d’incertitude accompagne ces estimations ?

Ces questions ne relèvent pas d’un luxe académique. Constater l’existence d’une biomasse ne signifie pas nécessairement qu’il existe un surplus exploitable.

La véritable question n’est donc pas seulement de savoir quelle quantité de corail est présente à Toubou. Il faut déterminer quelle quantité peut être prélevée chaque année sans compromettre la capacité de renouvellement du stock, sa structure biologique et les fonctions écologiques qu’il assure.

Appliquer concrètement les recommandations méditerranéennes

Les travaux de la Commission générale des pêches pour la Méditerranée (CGPM) rappellent la vulnérabilité du Corallium rubrum et la nécessité de disposer de connaissances précises sur sa biologie, sa biomasse, la structure des colonies et la pression de pêche. Certaines populations méditerranéennes, notamment dans les zones peu profondes, ont subi une forte diminution ou se trouvent proches de l’épuisement.

Se référer aux recommandations de la CGPM ne devrait donc pas se limiter à invoquer l’existence d’un cadre réglementaire autorisant une exploitation encadrée. Il faut également montrer comment les critères scientifiques et les mesures de gestion prévus par ce cadre ont été appliqués au stock précis de Toubou.

Quels indicateurs ont permis de conclure que ce stock pouvait supporter une nouvelle exploitation après près de deux décennies d’interdiction ? Selon quelle méthode a-t-on défini la fraction considérée comme exploitable ? Sur quelle base scientifique le quota annuel a-t-il été fixé ?

La CGPM a adopté des mesures de long terme pour prévenir la surexploitation et maintenir les populations de corail rouge à des niveaux biologiquement durables. Le respect de ces objectifs suppose que les données locales puissent être comparées aux critères régionaux de conservation et de gestion.

Le principe de précaution doit produire des décisions

La répétition de l’expression «principe de précaution» ne suffit pas à garantir la protection de la ressource.

Ce principe prend tout son sens lorsqu’il existe des mécanismes précis permettant de gérer l’incertitude scientifique. Il doit être associé à des indicateurs préalablement définis qui entraînent automatiquement une réduction du quota, une suspension de l’activité ou la fermeture de la zone dès l’apparition de signes de dégradation.

Quels sont ces indicateurs dans le cas de Toubou ? À partir de quelle diminution de la densité, de la taille moyenne des colonies ou du recrutement l’exploitation serait-elle révisée ? Quelle autorité prendra la décision et selon quel calendrier ?

Sans seuils mesurables ni mécanisme d’intervention clairement annoncé, le principe de précaution risque de rester une formule rassurante dépourvue de portée opérationnelle.

La pêche sentinelle ne remplace pas l’état de référence

Le dispositif de pêche sentinelle peut constituer un outil utile pour collecter des informations, suivre les captures et observer l’évolution du stock avec la participation des professionnels.

Il ne doit toutefois pas se substituer à l’établissement d’un état de référence complet avant l’exploitation. Pour mesurer les effets futurs des prélèvements, il faut d’abord connaître précisément la situation initiale du stock.

Sans cette base de comparaison, il sera difficile de déterminer si les changements observés par la suite résultent de variations naturelles ou de l’exploitation. La pêche sentinelle doit donc compléter une étude préalable publiée et documentée, et non servir à produire après l’ouverture les connaissances qui auraient dû éclairer la décision en amont.

Les informations recueillies par les professionnels doivent par ailleurs être confrontées à un suivi scientifique indépendant. La participation des pêcheurs est indispensable, mais elle ne saurait constituer à elle seule une garantie d’évaluation objective.

Une carte officielle pour lever toute ambiguïté

La question de la proximité entre la zone d’exploitation et l’espace marin du Parc national d’Al Hoceima mérite également une réponse documentée.

L’affirmation selon laquelle la zone de Toubou ne chevauche pas le périmètre marin protégé devrait être accompagnée d’une carte officielle précise. Celle-ci devrait faire apparaître les limites terrestres et marines du parc, les coordonnées de la zone ouverte à l’exploitation, celles figurant dans la décision administrative ainsi que les emplacements des colonies observées pendant l’étude.

Dans ce dossier, les cartes et les coordonnées géographiques ne sont pas de simples documents techniques. Elles font partie des garanties de transparence indispensables lorsqu’une ressource naturelle est exploitée à proximité d’un espace marin d’une valeur écologique exceptionnelle.

Le suivi des navires par des systèmes de géolocalisation est utile pour vérifier qu’ils restent à l’intérieur du périmètre autorisé. Mais il ne permet pas, à lui seul, de mesurer les quantités réellement prélevées ni les dommages susceptibles d’être causés aux colonies voisines et aux habitats associés.

La surveillance spatiale doit donc être complétée par un contrôle rigoureux des captures, des débarquements et de la traçabilité, ainsi que par un suivi biologique indépendant des fonds exploités.

Les documents qui devraient être rendus publics

L’objectif de cette démarche n’est ni d’empêcher le débat ni de mettre en cause les institutions scientifiques. Il est au contraire de renforcer la confiance dans la décision publique en donnant accès aux éléments qui la justifient.

Dans cet esprit, il serait souhaitable que l’INRH mette à la disposition des chercheurs, des professionnels et du public :

  1. le rapport scientifique complet, ou une synthèse technique détaillée, sur le stock de corail rouge à Toubou ;

  2. la méthodologie de prospection et les moyens scientifiques utilisés ;

  3. l’estimation de la biomasse, les indicateurs de densité et la répartition des colonies par taille ;

  4. les critères retenus pour définir la fraction du stock dite «exploitable» ;

  5. le fondement scientifique du quota annuel autorisé ;

  6. l’état de référence auquel seront comparées les observations futures ;

  7. les seuils susceptibles d’entraîner une réduction du quota, une suspension de l’exploitation ou la fermeture de la zone ;

  8. la carte officielle montrant la relation exacte entre la zone de Toubou et les limites marines du Parc national d’Al Hoceima.

La transparence comme condition de la confiance

La protection du corail rouge n’est pas nécessairement incompatible avec une exploitation limitée et strictement encadrée, à condition que la science démontre, de manière transparente, que cette exploitation est effectivement soutenable.

Mais la durabilité n’est pas une déclaration administrative. Elle ne résulte pas automatiquement de l’existence d’un quota, d’une période de pêche réduite ou d’un dispositif de surveillance.

Elle doit reposer sur des données publiées, une méthode susceptible d’être examinée, des indicateurs clairement définis, un contrôle indépendant et un mécanisme d’intervention immédiate dès l’apparition des premiers signes de dégradation.

Dans le cas du corail rouge, qui met de longues années à croître et à se renouveler, une erreur d’évaluation du stock peut produire des dommages difficilement réparables.

La question essentielle n’est donc pas de savoir s’il existe un cadre juridique permettant l’exploitation. Elle est de déterminer si nous disposons de suffisamment de données scientifiques publiées pour démontrer que le stock de Toubou peut supporter ces prélèvements sans compromettre sa pérennité ni la valeur écologique du milieu marin qui l’abrite.

Cette question est légitime. Elle mérite une réponse scientifique documentée, transparente et ouverte au débat.

 

Dr Aziz BENHOUSSA  est professeur universitaire en Biodivesrité et Environnement .

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