Patxi López, porte-parole du groupe socialiste au Congrès des députés espagnol
À deux jours du vote au Congrès sur la nationalité espagnole accordée aux Sahraouis nés sous administration espagnole, le PSOE confirme son soutien au texte porté par Sumar et revendique une politique qui ne serait pas conditionnée par la position de Rabat. Derrière l’argument de la « réparation historique », une question politique s’impose pourtant : pourquoi les socialistes, qui s’opposaient initialement à cette initiative, la soutiennent-ils désormais ? Dans une majorité dépendante de ses alliés, le dossier du Sahara marocain risque de devenir une monnaie d’échange de la politique intérieure espagnole.
Le ton choisi à Madrid a au moins le mérite de la clarté. À deux jours du vote prévu jeudi 10 septembre au Congrès des députés, le PSOE confirme qu’il votera en faveur de la proposition de loi facilitant l’accès à la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous administration espagnole.
Interrogé sur une éventuelle réaction de Rabat, le porte-parole socialiste au Congrès, Patxi López, a assuré que son parti menait sa politique « de manière autonome » et qu’il n’était pas conditionné par « ce que pense le Maroc ».
Personne, à Rabat, ne conteste évidemment au Parlement espagnol le droit de légiférer sur la nationalité espagnole. La question n’est pas là.
Ce qui interpelle est qu’un responsable politique éprouve le besoin de transformer une question juridiquement complexe et diplomatiquement sensible en démonstration publique d’indépendance vis-à-vis du Maroc. Comme si prendre en considération les conséquences d’une décision sur un partenaire stratégique constituait une atteinte à la souveraineté espagnole.
La souveraineté permet de décider. Elle ne dispense jamais d’assumer les conséquences de ce que l’on décide.
Le curieux cheminement du PSOE
Il existe surtout un élément que la rhétorique de la « réparation historique » ne suffit pas à effacer : le PSOE n’a pas toujours défendu ce texte.
Lors de sa prise en considération, le 25 février 2025, la proposition portée par Sumar avait obtenu 195 voix favorables, 116 contre et 33 abstentions. Le PSOE s’y était alors opposé. Après négociation et modification du dispositif, les socialistes ont finalement rejoint le camp du oui lors de son examen en commission. Le texte arrive désormais devant le Plénum avec leur soutien.
Ce changement est parfaitement légal. Il mérite néanmoins une explication politique.
Si la nationalité constitue aujourd’hui une impérative « réparation historique », pourquoi ne l’était-elle pas lorsque le PSOE votait contre ?
Et si les objections qui justifiaient ce refus étaient suffisamment importantes hier, qu’est-ce qui les a fait disparaître aujourd’hui ?
La réponse ne se trouve peut-être pas seulement dans le droit de la nationalité. Elle se trouve aussi dans l’arithmétique parlementaire espagnole.
Sumar a fait du dossier sahraoui l’un des marqueurs de son identité politique. La proposition émane officiellement de son groupe parlementaire et sa procédure dure depuis mars 2024. Aujourd’hui encore, ses responsables exercent publiquement une pression sur le PSOE et sur les autres groupes afin d’obtenir son adoption. L’une de ses députées est même allée jusqu’à estimer qu’un recul socialiste reviendrait pour le PSOE à « creuser sa tombe ».
La formule en dit probablement davantage sur les enjeux politiques réels que de longs discours sur la mémoire historique.
Une « réparation » aux frais de qui ?
L’argument de la réparation historique mérite pourtant d’être pris au sérieux.
L’Espagne a administré le Sahara jusqu’en 1975. Elle peut donc parfaitement considérer qu’elle conserve des obligations morales envers certaines personnes ayant vécu sous son administration. Mais une dette historique espagnole doit d’abord être assumée par l’Espagne et dans le respect des réalités actuelles ; elle ne saurait devenir un instrument permettant de produire, cinquante ans plus tard, des catégories politiques susceptibles d’interférer avec un différend territorial dont Madrid connaît parfaitement la sensibilité.
Le texte adopté en commission est d’ailleurs loin d’être purement symbolique.
Il reconnaît des circonstances exceptionnelles permettant l’acquisition de la nationalité par carte de nature aux personnes nées sur le territoire avant le 29 septembre 1977, même sans résidence légale en Espagne. Il modifie également le Code civil afin d’accorder un délai réduit de deux ans de résidence aux personnes définies par le texte comme sahraouies, catégorie qui inclut les descendants.
Voilà pourquoi Rabat a toutes les raisons d’examiner minutieusement la portée juridique de cette loi.
Il ne s’agit pas de décider qui peut ou ne peut pas devenir espagnol. Cela relève de l’Espagne.
Il s’agit de savoir quelles catégories juridiques Madrid crée, sur quels critères historiques elles reposent et quels effets politiques elles peuvent produire sur une question touchant directement à l’intégrité territoriale du Maroc.
Le Sahara marocain n’est pas une variable d’ajustement de la coalition espagnole
La contradiction devient encore plus manifeste lorsqu’on replace cette initiative dans la politique extérieure espagnole.
Depuis 2022, Madrid considère l’initiative marocaine d’autonomie comme la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour parvenir à une solution au différend du Sahara. Ce changement avait permis de reconstruire une relation stratégique avec Rabat après une crise profonde.
Or l’Espagne semble aujourd’hui vouloir tenir deux discours simultanément : développer avec le Maroc une coopération stratégique en matière économique, migratoire, sécuritaire et diplomatique, tout en adoptant à Madrid des initiatives touchant au Sahara pour satisfaire les équilibres de sa majorité parlementaire.
Ce grand écart a ses limites.
Le Maroc n’a aucune raison d’intervenir dans les négociations entre le PSOE et Sumar. Mais il a toutes les raisons de refuser que son intégrité territoriale devienne la variable d’ajustement de ces négociations.
Et le contexte rend l’opération encore plus maladroite. Le vote intervient en pleine tension autour de la ville occupée de Sebta, tandis que Sumar réclame parallèlement la déclassification des archives espagnoles sur le Sahara et la Marche verte et accuse ouvertement le Maroc à propos des événements de fin juillet.
Pris séparément, chacun de ces dossiers peut être défendu au nom de la souveraineté parlementaire. Mis bout à bout, ils dessinent cependant une politique dont Rabat serait naïf de ne pas mesurer la portée.
Quand la « politique autonome » devient politique à courte vue
Patxi López a raison sur un point : l’Espagne est souveraine et le Maroc ne dicte pas les votes du Congrès.
Mais le Maroc est tout aussi souverain lorsqu’il évalue la politique d’un voisin et en tire les conséquences.
La relation entre Rabat et Madrid ne repose pas sur la sympathie entre gouvernements. Elle repose sur des intérêts stratégiques considérables : sécurité, lutte antiterroriste, migrations, commerce, investissements, énergie et stabilité de l’espace euro-méditerranéen.
Une politique étrangère responsable consiste précisément à concilier souveraineté et intérêts nationaux.
Faire de la nationalité sahraouie un instrument permettant à Sumar d’entretenir son marqueur idéologique et au PSOE de préserver les équilibres fragiles de sa majorité peut procurer quelques dividendes parlementaires à Madrid. Mais la facture diplomatique, elle, risque d’être autrement plus élevée.
Le jeudi 10 septembre, les députés espagnols ne voteront donc pas seulement sur une procédure d’acquisition de la nationalité.
Ils voteront sur un texte chargé d’histoire, de droit et de conséquences géopolitiques.
Et s’il s’agit véritablement de réparer une dette historique espagnole, Madrid devrait commencer par se poser une question élémentaire : une réparation reste-t-elle une réparation lorsqu’elle sert en même temps à régler les comptes et à solder les petites factures de la politique intérieure espagnole ?