La « guerre hybride » possède une force d’évocation immédiate : derrière une crise apparemment désordonnée agirait un adversaire capable de combiner plusieurs moyens pour nous affaiblir. Les travaux consacrés au sujet insistent généralement sur cette combinaison stratégique : pressions économiques, désinformation, cyberattaques, actions clandestines ou moyens militaires, articulés autour d’un objectif politique. La migration peut être instrumentalisée dans ce cadre, sans que tous ces moyens soient simultanément mobilisés. Encore faut-il établir son utilisation délibérée à des fins de coercition. Dans les éléments présentés ici, cette démonstration reste à faire concernant le Maroc.
Le 17 septembre 2026, le Parlement européen a adopté, par 339 voix contre 225 et 16 abstentions, une résolution dénonçant l’instrumentalisation de la migration irrégulière comme outil de guerre hybride après les arrivées massives des 30 et 31 juillet. Le texte réclame une meilleure protection des frontières et davantage de coopération marocaine. Il faut toutefois distinguer cette dénonciation de l’accusation directe contre Rabat portée dans le débat politique. Passer de l’une à l’autre exige des éléments supplémentaires. Une crise s’est produite, ses conséquences sont graves, des responsabilités doivent être examinées. Pour conclure à une guerre hybride menée par Rabat, plusieurs maillons restent pourtant à établir.
Le premier concerne l’intention. Une frontière débordée constitue un fait observable ; la volonté d’un État de la faire déborder relève d’une attribution qui réclame des preuves. Le raisonnement accusatoire passe trop facilement de l’un à l’autre : puisque les arrivées ont déstabilisé Sebta, elles auraient été organisées pour la déstabiliser. C’est confondre un effet avec un dessein. Des événements peuvent produire une crise politique majeure sans procéder d’un plan destiné à la provoquer.
Le deuxième maillon concerne les mécanismes de l’opération alléguée. Il ne s’agit pas d’exiger la présence simultanée de cyberattaques, de pressions économiques et d’actions militaires, mais de rechercher les liens qui permettraient de distinguer un mouvement migratoire d’une manœuvre organisée. Quels relais auraient diffusé des consignes ? Quels éléments relieraient les mouvements de population à une conduite étatique ? L’ampleur des arrivées ne répond à aucune de ces interrogations. Elle mesure la gravité de la crise, sans identifier son organisateur.
Le troisième concerne l’objectif politique. Une opération de coercition vise à obtenir quelque chose : une concession, une modification de politique, un affaiblissement stratégique déterminé. Quel résultat précis Rabat aurait-il cherché à imposer par ces passages ? Par quel mécanisme la pression exercée devait-elle produire ce résultat ? L’absence d’une revendication publique n’exclut certes pas une manœuvre clandestine. Elle oblige cependant à documenter autrement sa finalité. Invoquer une volonté générale de nuire permettrait d’interpréter n’importe quelle crise comme une attaque.
À ces lacunes s’ajoute une confusion entre capacité et responsabilité. Parce que le Maroc dispose de moyens de surveillance, on lui prête le pouvoir de maîtriser intégralement les départs. Dès lors, tout franchissement massif deviendrait nécessairement volontairement autorisé. Ce raisonnement repose sur le mythe de l’interrupteur géopolitique : Rabat ouvrirait ou fermerait les mouvements humains à sa convenance. Il efface les limites opérationnelles, les initiatives individuelles, les réseaux de passage et les mobilisations rapides que peuvent susciter des rumeurs numériques.
Une éventuelle défaillance doit donc être distinguée d’une décision délibérée. Un relâchement volontaire, s’il était établi, demanderait lui-même un examen de son intention, de son ampleur et de son inscription dans une stratégie. Toutes ces situations peuvent engager des responsabilités différentes. Les départager suppose de reconstruire la chaîne des décisions : qui savait quoi, quels moyens étaient disponibles et quelles instructions ont été données ?
L’objection mérite néanmoins d’être prise au sérieux : une opération hybride cherche souvent à masquer son auteur. Attendre un ordre écrit serait naïf. Mais cette difficulté autorise le recours à un faisceau d’indices, pas l’abandon de la preuve. Des communications concordantes, une organisation logistique, une synchronisation documentée ou des liens établis avec des acteurs publics pourraient étayer une attribution. Des informations non publiques peuvent également exister. Leur éventuelle existence ne suffit cependant pas à valider publiquement une accusation dont les fondements restent à exposer.
Le vote européen ne résout pas ces difficultés. Il exprime un rapport de forces et une appréciation politique. Les suffrages réunis autour d’une qualification ne remplacent pas les éléments nécessaires à son établissement. Surtout, interpeller le Maroc sur ses engagements migratoires et démontrer qu’il mène une guerre sont deux propositions de portée radicalement différente. La première peut relever d’un désaccord entre partenaires ; la seconde exige de caractériser une entreprise hostile.
Cette inflation du vocabulaire a des conséquences. Elle risque de réduire les migrants à des instruments ennemis, de reléguer les causes sociales du départ et de fragiliser la coopération. La protection des habitants de Sebta comme celle des personnes migrantes exige pourtant des réponses concrètes, dont l’efficacité ne dépend pas de l’adoption d’un vocabulaire guerrier.
Défendre le Maroc revient ici à refuser ce raccourci et à examiner les forces politiques qui le portent. L’impulsion du PPE, où siège le Parti populaire espagnol, et le soutien des droites nationalistes et de l’extrême droite européennes, notamment de Vox au sein des Patriotes, éclairent la portée de cette offensive. Dans le débat espagnol, cette accusation sert également la confrontation avec le gouvernement de Pedro Sánchez. Ces intérêts politiques ne suffisent pas à invalider une accusation, mais ils rendent son examen critique indispensable. Rabat doit contribuer à clarifier les faits ; ses accusateurs doivent établir l’intention, les mécanismes et la finalité qu’ils lui prêtent. Une majorité parlementaire peut imposer un vocabulaire. Elle ne peut transformer un soupçon en preuve.