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Mogador : ouvrir l’île au public, oui… mais à quel prix pour le Faucon d’Éléonore ?

09 octobre 2026 - 10:17

Un projet de valorisation touristique qui doit impérativement préserver l’un des joyaux ornithologiques du Maroc.

L’île de Mogador, au large d’Essaouira, pourrait prochainement faire l’objet d’un projet d’aménagement destiné à accueillir davantage de visiteurs. Selon les informations disponibles, celui-ci prévoit notamment la création d’un parcours de découverte d’environ 2,1 kilomètres, accompagné de différents équipements visant à mettre en valeur le patrimoine historique et naturel de l’île.

Sur le principe, faire découvrir un patrimoine aussi exceptionnel est une démarche légitime. Mais cette ambition soulève une question fondamentale : peut-on ouvrir régulièrement Mogador au public sans compromettre les conditions de reproduction de sa faune sauvage ? La réponse ne peut relever de la seule logique touristique. Elle doit reposer sur des données scientifiques solides et sur une évaluation rigoureuse des risques écologiques.

Un sanctuaire exceptionnel pour le Faucon d’Éléonore

L’archipel d’Essaouira constitue un site d’importance majeure pour le Faucon d’Éléonore (Falco eleonorae), espèce emblématique des îles et falaises méditerranéennes et atlantiques. Sa présence confère à Mogador une valeur écologique et scientifique qui dépasse largement son intérêt touristique.

Les données issues de nos opérations de suivi scientifique révèlent une évolution remarquable de la population reproductrice : 677 nids recensés en 2010 contre 1 875 en 2026, soit une augmentation de près de 177 % en seize ans. L’effectif recensé est ainsi environ 2,8 fois supérieur à celui observé au début du suivi.

Ces chiffres ne sont pas de simples statistiques. Ils témoignent de l’importance biologique du site et soulignent la nécessité de préserver les conditions qui ont accompagné le développement de cette population. Toute modification de la fréquentation humaine doit donc être examinée avec la plus grande attention.

Une ouverture touristique qui n’est pas sans risques

L’ouverture régulière d’une île jusqu’ici relativement peu fréquentée entraînerait une modification sensible de son environnement. La création d’un itinéraire balisé pourrait certes limiter les déplacements désordonnés des visiteurs, mais elle ne suffirait pas, à elle seule, à écarter les risques de perturbation.

Le bruit, la proximité des zones de nidification, les groupes de visiteurs, les opérations répétées d’embarquement et de débarquement ou encore les activités touristiques peuvent affecter le comportement des oiseaux, particulièrement pendant la période de reproduction.

Chez les espèces nichant en colonies, des dérangements répétés peuvent réduire le temps consacré à l’incubation et à l’alimentation, modifier les comportements reproducteurs et, dans les situations les plus critiques, provoquer l’abandon de certains sites.

Il serait donc imprudent de considérer qu’un parcours aménagé constitue automatiquement une garantie de protection. La présence humaine doit être organisée en fonction des exigences de l’écosystème, et non l’inverse.

Évaluer la capacité écologique avant de fixer la fréquentation touristique

La question n’est pas d’opposer le tourisme à la protection de la nature, mais de déterminer les conditions dans lesquelles ces deux objectifs peuvent coexister sans mettre en péril la biodiversité.

Avant toute ouverture régulière au public, une évaluation scientifique approfondie devrait permettre d’identifier précisément les colonies et les zones de nidification, les périodes de sensibilité maximale ainsi que les distances minimales à respecter autour des secteurs de reproduction.

Cette étude devrait également mesurer les effets possibles du bruit et de la fréquentation humaine, examiner les conditions d’embarquement et de débarquement, définir la fréquence admissible des visites et tenir compte des contraintes météorologiques et saisonnières. Elle devrait enfin prévoir des mécanismes de surveillance permettant d’adapter rapidement les mesures de protection aux résultats observés.

Autrement dit, la capacité de charge écologique de Mogador doit être déterminée avant sa capacité d’accueil touristique. Le nombre de visiteurs ne peut être fixé indépendamment des limites biologiques du site.

Sept mesures pour une ouverture fondée sur la science

Compte tenu de la valeur exceptionnelle de l’archipel, nous estimons indispensable de retenir les garanties suivantes :

  1. Soumettre le projet à une évaluation environnementale et scientifique approfondie, intégrant les effets directs et indirects de la fréquentation touristique sur les habitats et les espèces.

  2. Rendre publiques les études et expertises scientifiques ayant servi à élaborer le projet, afin de garantir la transparence des décisions et de permettre leur examen par les spécialistes.

  3. Déterminer scientifiquement la capacité de charge écologique de l’île, avant toute décision relative au nombre de visiteurs et à la fréquence des excursions.

  4. Créer un comité scientifique permanent, associant notamment des ornithologues, des écologues et des spécialistes de la biodiversité, chargé d’accompagner le projet et d’en évaluer les conséquences.

  5. Mettre en place un protocole de suivi avant, pendant et après l’ouverture, permettant de mesurer objectivement les effets de la fréquentation sur le Faucon d’Éléonore et les autres espèces présentes.

  6. Prévoir des restrictions saisonnières et spatiales, notamment pendant les périodes les plus sensibles de la reproduction, avec la possibilité de fermer temporairement certains secteurs.

  7. Différer l’ouverture régulière au public en l’absence de garanties scientifiques suffisantes, jusqu’à ce que les conditions nécessaires à la conservation du site soient réunies.

Ces mesures ne visent pas à empêcher toute valorisation touristique. Elles cherchent, au contraire, à garantir qu’un projet destiné à faire connaître Mogador ne finisse pas par fragiliser ce qui constitue une part essentielle de sa richesse.

Mogador, bien davantage qu’une destination touristique

Réduire Mogador à son patrimoine architectural ou à son potentiel touristique reviendrait à ignorer une dimension fondamentale de son identité. L’île est aussi un refuge pour la biodiversité, un espace de recherche scientifique et un patrimoine naturel vivant dont la valeur ne se mesure pas au nombre de visiteurs accueillis.

Son héritage historique et sa richesse écologique ne doivent pas être opposés. Ils constituent deux dimensions complémentaires d’un même patrimoine, qui méritent une attention et une protection équivalentes.

Valoriser Mogador ne signifie donc pas simplement en faciliter l’accès. Cela suppose de concevoir une découverte respectueuse du site, compatible avec les exigences de conservation de ses habitats et de ses espèces.

Protéger aujourd’hui pour transmettre demain

Le développement durable ne consiste pas à aménager d’abord et à rechercher ensuite les moyens de réparer d’éventuels dommages. Il exige d’anticiper les impacts, de s’appuyer sur les connaissances scientifiques disponibles et d’appliquer le principe de précaution lorsque les risques le justifient.

L’archipel d’Essaouira présente aujourd’hui une dynamique particulièrement encourageante, avec une population reproductrice de Faucons d’Éléonore passée de 677 à 1 875 nids en seize années de suivi. Cette évolution constitue un acquis écologique précieux qu’une ouverture insuffisamment préparée ne doit pas compromettre.

Notre responsabilité collective est de préserver cet équilibre. Mogador mérite d’être découverte, mais elle mérite avant tout d’être respectée et protégée.

Car les générations futures doivent pouvoir hériter de l’île non seulement avec ses remparts, son histoire et sa mémoire, mais aussi avec ses oiseaux, ses habitats naturels et cette richesse biologique exceptionnelle qui fait de l’archipel d’Essaouira un patrimoine vivant irremplaçable.

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