Alors que Fatima-Zahra Mansouri s’apprête à former son gouvernement, le journaliste Abderrahim Ariri lui propose un programme de formation pour le moins inhabituel : dix « stages obligatoires » destinés à confronter les futurs ministres aux réalités quotidiennes des Marocains. De l’école publique aux hôpitaux, des tribunaux aux quartiers populaires, une chronique mordante qui dénonce, avec ironie, le fossé entre les décideurs politiques et les citoyens qu’ils sont censés servir.
Avant de gouverner les Marocains, encore faudrait-il connaître leur quotidien. Dix immersions dans le Maroc réel pour que ministres et hauts responsables découvrent ce que vivent leurs concitoyens.
Alors que nous attendons les résultats des consultations menées par Fatima-Zahra Mansouri pour former son gouvernement, qui devra ensuite être présenté au Roi et investi par le Parlement, il n’est peut-être pas inutile de rappeler à la future cheffe du gouvernement les dix commandements qu’elle devrait inscrire dans le cahier des charges de son équipe.
Car le Maroc ne pourra véritablement progresser que si ses ministres, ses parlementaires et les dirigeants de ses établissements publics acceptent de se soumettre à dix stages obligatoires. Non pas dans les salles climatisées des grands hôtels, mais au contact direct des réalités que vivent les Marocains.
1. Le ministre de l’Éducation : envoyer ses enfants à l’école publique
Le ministre de l’Éducation nationale devrait être tenu de scolariser ses propres enfants dans les établissements publics de Maâziz, Dar Bel Amri, Khémis Mtouh, Jemaâ Fouko ou Maghraoua, plutôt que dans les écoles françaises, espagnoles ou britanniques, voire à l’étranger.
Il découvrirait ainsi les défaillances de notre système éducatif, les difficultés des enseignants, les souffrances des parents et les conditions dans lesquelles étudient les enfants du Maroc profond. Lorsque son propre enfant fréquente une école démunie, le ministre ne peut plus ignorer ce qui s’y passe.
2. Le ministre de la Santé : se faire soigner dans un hôpital public
Le ministre de la Santé devrait faire accoucher son épouse dans une maternité publique de Youssoufia, Sidi Ismaïl, Tafrissit ou Bab Berred, plutôt que dans une clinique espagnole ou un hôpital canadien.
Lui-même devrait être contraint de se faire soigner dans un hôpital public de Bernoussi, Safi, Essaouira, Khénifra, Boujdour ou Boulemane, au lieu de s’envoler vers l’Allemagne ou l’Italie.
Il découvrirait alors les pénuries, les insuffisances des équipements, les difficultés d’accès aux soins et les conditions parfois éprouvantes auxquelles sont confrontés les patients marocains.
3. Le ministre du Tourisme : passer ses vacances sur les plages marocaines
Le ministre du Tourisme devrait passer ses vacances d’été à Moulay Abdellah, Saïdia, Foum El Oued, Oualidia, Moulay Bousselham ou Souiria Lakdima, plutôt qu’aux Seychelles, aux Maldives ou à Hawaï.
Il constaterait de ses propres yeux que certaines de nos stations balnéaires manquent même de toilettes publiques, sans parler des douches, des équipements adaptés aux personnes handicapées, des services de secours ou des maîtres-nageurs.
4. Le ministre de l’Intérieur : manger dans les quartiers populaires
Le ministre de l’Intérieur devrait prendre régulièrement ses repas dans les cafés populaires, les restaurants des marchés ruraux et les petits établissements de restauration rapide.
Peut-être découvrirait-il alors, à ses dépens, les conséquences de l’insuffisance des contrôles sanitaires, plutôt que de savourer exclusivement les plats raffinés préparés par des chefs français, autrichiens ou hongrois.
5. Le ministre de la Solidarité : partager le quotidien des plus vulnérables
Le ministre chargé de la Solidarité et de la Famille devrait passer un mois dans une maison de retraite ou un centre d’accueil pour femmes en situation de vulnérabilité.
Il devrait également accompagner pendant un mois une personne en situation de handicap, afin de découvrir les obstacles qui rendent parfois les administrations, les banques, les mosquées et les espaces publics difficilement accessibles.
Il comprendrait ainsi que la précarité n’est pas seulement une rubrique dans un rapport ministériel, mais une réalité quotidienne faite de souffrances matérielles et morales.
6. Le ministre de l’Équipement : emprunter les routes secondaires
Le ministre de l’Équipement devrait être obligé de parcourir les routes provinciales et régionales à bord d’une voiture ordinaire, et non d’un confortable véhicule officiel tout-terrain.
Il devrait surtout voyager la nuit pour découvrir l’état de certaines chaussées, l’absence de signalisation, le manque d’entretien et les dangers auxquels sont exposés quotidiennement les automobilistes.
Il comprendrait alors que le Maroc ne se résume pas à ses autoroutes reliant les grandes villes.
7. Le ministre de la Réforme administrative : demander un simple document
Le ministre chargé de la Réforme de l’administration devrait quitter son bureau de Rabat et se présenter, comme n’importe quel citoyen, dans une agence de la CNSS, une commune, une recette administrative ou une agence urbaine.
Sa mission serait simple : obtenir un document administratif.
Il découvrirait alors la complexité des procédures, les lenteurs bureaucratiques, les formalités interminables et le décalage entre les discours sur la modernisation et la réalité vécue par les usagers.
8. Le ministre de l’Agriculture : cultiver une petite parcelle
Le ministre de l’Agriculture devrait travailler dans une petite exploitation du Tafilalet, de Tata, Zagora, Figuig ou Tinghir, ou dans les plaines d’Abda, de la Chaouia, du Doukkala et des Chiadma.
Il découvrirait les difficultés des petits agriculteurs pour obtenir des semences, des engrais ou simplement de l’eau pour irriguer leurs cultures.
Il pourrait également constater à quel point les dispositifs de soutien agricole, censés bénéficier à tous, profitent trop souvent, selon moi, aux mêmes grandes exploitations et aux mêmes intérêts économiques influents.
9. Le ministre de la Justice : attendre dans les tribunaux
Le ministre de la Justice devrait passer suffisamment de temps dans les tribunaux marocains pour comprendre ce que signifie attendre des mois, parfois des années, avant qu’une affaire soit tranchée.
Il découvrirait les audiences reportées, les procédures interminables et les droits qui se perdent dans les méandres d’une justice dont les délais ne correspondent pas toujours aux attentes légitimes des citoyens.
10. Le ministre de la Culture : vivre dans les quartiers oubliés
Le ministre de la Culture devrait habiter pendant trois mois dans les quartiers populaires et les périphéries urbaines marginalisées.
Il découvrirait ce que signifie grandir dans un environnement dépourvu de bibliothèques, de centres culturels, de salles de spectacle, d’activités artistiques et d’infrastructures sportives.
Il comprendrait alors comment le vide culturel, l’absence de perspectives et le sentiment d’abandon peuvent favoriser le désespoir, les addictions et les comportements destructeurs.
Gouverner le Maroc après avoir vécu comme les Marocains
Imaginez un instant ce que deviendraient le Maroc et les Marocains si nous imposions à tous nos ministres et hauts responsables de vivre, ne serait-ce que temporairement, dans les mêmes conditions que leurs concitoyens.
Si nous voulons envisager l’avenir du pays avec confiance, il faudrait commencer par imposer ces stages avant même de rédiger les programmes gouvernementaux et d’élaborer les grands plans de réforme.
Nos responsables découvriraient alors le Maroc tel qu’il existe réellement sur le terrain, et non tel qu’il apparaît dans les rapports sophistiqués des cabinets internationaux de conseil.
Ils sauraient ce que ressentent les citoyens, comprendraient leurs difficultés et mesureraient les conséquences concrètes de leurs décisions.
Et lorsqu’un ministre, un parlementaire ou un directeur d’établissement public prendrait la parole pour évoquer les problèmes du Maroc, nous pourrions enfin nous dire qu’il sait de quoi il parle.
C’est peut-être à cette condition que les Marocains pourraient commencer à lui faire confiance.