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Rabat : un livre sur les différentes formes de famille ravive le débat sur les valeurs dans l’enseignement français

14 octobre 2026 - 12:05

La présence, dans une école de Rabat, d’un album jeunesse évoquant notamment un enfant ayant deux pères suscite des interrogations chez certains parents. Au-delà de la polémique, l’affaire pose la question de l’adaptation des contenus pédagogiques étrangers aux réalités culturelles, religieuses et sociales du Maroc.

Rabat, le 14 octobre 2026. Un livre pour enfants, quelques illustrations et une question qui dépasse largement les murs d’une salle de classe. La présence de l’album Le Jeu de cette famille, d’Annie Agopian et Claire Franek, dans un établissement scolaire de Rabat relevant, selon les informations rapportées, de l’enseignement français, a suscité des réactions de désapprobation parmi certains parents d’élèves. En cause, la représentation de différentes configurations familiales, dont celle d’un enfant élevé par deux hommes.

L’affaire, révélée par la presse marocaine, intervient dans un pays où la famille conserve une place centrale dans l’organisation sociale et où les références religieuses et morales continuent de structurer une grande partie des représentations collectives. Elle soulève une interrogation qui mérite davantage qu’une réaction émotionnelle : jusqu’où un établissement dispensant un enseignement étranger peut-il transposer ses références éducatives dans une société dont les normes culturelles et juridiques diffèrent ?

Un album qui dépasse le seul sujet de l’homoparentalité

Publié en 2009 aux éditions du Rouergue, Le Jeu de cette famille est destiné aux jeunes enfants. Il raconte, à travers le regard d’un garçon, la séparation de ses parents et la recomposition progressive de son univers familial. Le récit emprunte au jeu des sept familles pour évoquer les changements de couple, l’arrivée de nouveaux membres dans le foyer et les difficultés d’adaptation d’un enfant confronté à une situation qu’il ne maîtrise pas.

Les pages photographiées montrent également des représentations de l’adoption, de l’orphelinat et de familles composées de deux parents de même sexe. L’ouvrage ne se réduit donc pas à une présentation de l’homoparentalité : il cherche plus largement à illustrer la diversité des situations dans lesquelles peuvent grandir les enfants.

Cette précision est importante pour comprendre la controverse. Présenter un livre exclusivement comme un ouvrage consacré à l’homosexualité reviendrait à occulter son thème principal, celui des transformations familiales. Mais ignorer les interrogations que certaines de ses illustrations peuvent provoquer dans le contexte marocain serait tout aussi réducteur.

Le Maroc, une société attachée à ses références familiales

Au Maroc, la famille demeure une institution fondamentale, inscrite dans un environnement social où les traditions, la religion et les dispositions du droit de la famille occupent une place déterminante. Le modèle matrimonial reconnu par la législation marocaine repose sur l’union d’un homme et d’une femme, tandis que les relations sexuelles entre personnes de même sexe restent pénalisées par le Code pénal.

Ce cadre ne signifie pas que la société marocaine soit uniforme dans ses sensibilités ou ses pratiques. Il permet néanmoins de comprendre pourquoi l’introduction, auprès de très jeunes élèves, de représentations familiales éloignées des normes dominantes peut susciter des réserves chez certains parents.

La question de l’âge mérite également une attention particulière. Entre trois et sept ans, l’enfant construit progressivement ses repères affectifs, sociaux et familiaux. Les supports utilisés à cette étape doivent donc être accompagnés d’une médiation pédagogique adaptée à son développement et à son environnement.

Pour les familles qui contestent ce type de contenu, le désaccord peut porter moins sur l’existence de situations familiales différentes que sur la manière de les présenter, le moment choisi et l’absence éventuelle d’une information préalable. Il reste toutefois nécessaire de connaître les conditions précises d’utilisation de l’album avant de conclure à un manquement de l’établissement.

L’enseignement français au Maroc face à une double exigence

La controverse met en lumière une particularité du réseau scolaire français au Maroc. Ces établissements suivent les programmes et les principes du système éducatif français, tout en accueillant une population scolaire majoritairement marocaine ou franco-marocaine. Ils exercent ainsi leur mission à l’intersection de deux environnements culturels qui ne partagent pas nécessairement les mêmes approches sur toutes les questions de société.

Cette situation n’est pas nouvelle. L’enseignement français au Maroc repose historiquement sur une articulation entre la transmission d’un modèle pédagogique français et son adaptation au pays d’accueil. Cette adaptation est d’ailleurs présentée comme l’une des caractéristiques du réseau.

Le véritable enjeu n’est donc pas d’opposer mécaniquement les valeurs françaises aux valeurs marocaines. Il consiste à déterminer comment une institution scolaire internationale peut préserver ses exigences éducatives tout en tenant compte des sensibilités légitimes des familles et du contexte dans lequel elle fonctionne.

La liberté pédagogique ne dispense pas du dialogue. Inversement, le respect des convictions parentales ne devrait pas empêcher l’école d’aborder, avec tact et discernement, les réalités humaines auxquelles les enfants peuvent être confrontés.

Informer les enfants ou leur transmettre une norme ?

C’est probablement sur ce point que se situe le cœur du débat. Il existe une différence entre expliquer à un enfant que les structures familiales peuvent varier et lui présenter un modèle particulier comme une référence à adopter. La première démarche relève de la connaissance du monde social ; la seconde soulèverait une question de choix éducatif et de valeurs.

Rien, dans les seules pages rendues publiques, ne permet cependant d’établir que l’établissement aurait cherché à promouvoir une orientation sexuelle ou à imposer une conception particulière de la famille. Une telle conclusion exigerait de connaître les consignes données aux enseignants, les objectifs de la séance et les échanges réellement intervenus avec les élèves.

Cette distinction est essentielle pour éviter qu’un désaccord pédagogique ne se transforme en procès d’intention. Elle permet aussi de reconnaître que les parents ont le droit de demander des explications sur les contenus proposés à leurs enfants, sans que leurs préoccupations soient automatiquement assimilées à une hostilité envers les personnes vivant dans des configurations familiales différentes.

Un dialogue nécessaire entre l’école et les familles

À ce stade, plusieurs éléments restent à éclaircir : l’ouvrage figurait-il dans une bibliothèque accessible aux élèves ou faisait-il l’objet d’une activité pédagogique organisée ? Quel était l’âge exact des enfants concernés ? Les parents avaient-ils été informés ? L’établissement a-t-il apporté des explications après les premières réactions ?

Ces questions sont déterminantes. Sans elles, la polémique risque de se développer sur la base de quelques illustrations détachées de leur contexte.

L’affaire de Rabat révèle finalement une tension plus profonde, inhérente à toute éducation internationale : comment former des enfants ouverts sur le monde sans donner aux familles le sentiment que leurs propres références culturelles sont reléguées au second plan ?

La réponse ne réside ni dans l’importation automatique de tous les débats de société français ni dans le refus de reconnaître la diversité des expériences humaines. Elle suppose une pédagogie transparente, un dialogue réel avec les parents et une attention constante à l’âge des élèves.

Dans une société comme le Maroc, où les valeurs familiales et religieuses occupent une place importante, cette exigence de discernement n’est pas secondaire. Elle constitue l’une des conditions nécessaires à la confiance entre l’école et les familles, sans laquelle aucune ambition éducative ne peut durablement prospérer.

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