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À Sebta, les migrants morts à El Tarajal reposent toujours dans des tombes sans nom

17 octobre 2026 - 10:30

Près de trois mois après la tragédie migratoire de juillet, le cimetière musulman de Sidi Embarek abrite les sépultures de 90 personnes mortes en tentant de rejoindre Sebta depuis le Maroc. La plupart n’ont toujours pas été identifiées. La visite du roi Felipe VI et de la reine Letizia, le 13 octobre, a accéléré l’aménagement d’une partie du cimetière, sans faire disparaître les questions essentielles : qui étaient ces disparus, où sont leurs familles et que fait-on pour leur rendre leur identité ?

Au cimetière musulman de Sidi Embarek, à Sebta, les morts de la tragédie migratoire de juillet n’ont, pour beaucoup, qu’un numéro en guise d’identité. Sur cette colline dominant la mer, à proximité du poste-frontière d’El Tarajal, quatre-vingt-dix personnes ont été enterrées après avoir péri en tentant de rejoindre l’enclave sous administration espagnole. Les premières inhumations ont commencé le 21 août, plusieurs semaines après une traversée qui aurait coûté la vie à environ 140 migrants. Dans ce lieu où reposent des générations de familles musulmanes de Sebta, les nouvelles sépultures racontent une autre histoire : celle d’hommes et de femmes dont les proches ignorent parfois jusqu’au lieu où ils ont été enterrés.

À l’aube du 30 juillet, les employés du cimetière avaient aperçu des dizaines de têtes dans l’eau, alors qu’une foule tentait de gagner la rive à la nage. En deux jours, plus de 80 000 personnes auraient franchi la frontière, selon les chiffres rapportés à l’époque. L’ampleur exceptionnelle de cet épisode a bouleversé les capacités d’accueil et les services funéraires de la ville. Les corps retrouvés en mer se sont accumulés, tandis que leur identification s’est révélée particulièrement difficile. Aujourd’hui encore, la plupart des tombes des victimes ne portent aucun nom, seulement les références administratives permettant de les distinguer dans les registres du cimetière.

Des sépultures numérotées, des familles absentes

Le 21 août, dix-huit corps ont été enterrés au cours d’une seule journée. La première sépulture a reçu le numéro 5 408, inaugurant une série d’inhumations qui s’est poursuivie pendant plusieurs jours. Saïd Mohamed, responsable du cimetière, explique que les dépouilles n’avaient pas été prises en charge par les autorités marocaines et que la morgue ne disposait plus de l’espace nécessaire pour les conserver davantage. Les employés ont dû préparer rapidement de nouvelles tombes afin de permettre les enterrements. Contrairement aux funérailles habituelles, accompagnées par les proches et les membres de la communauté, ces cérémonies se sont déroulées dans une solitude presque totale.

Cette absence prend une dimension particulièrement douloureuse dans un cimetière où les rites funéraires occupent une place essentielle dans la vie collective. Lorsqu’un habitant de Sebta décède, ses proches se rassemblent pour l’accompagner jusqu’à sa dernière demeure, conformément aux traditions religieuses et familiales. Pour les migrants morts en juillet, personne n’était là pour prononcer leur nom, évoquer leur parcours ou transmettre à leurs familles le lieu de leur repos. Leur disparition se double ainsi d’une forme d’effacement administratif et humain. La numérotation des sépultures assure une traçabilité minimale, mais ne remplace ni une identité retrouvée ni la possibilité d’un deuil.

La tragédie ne s’est d’ailleurs pas achevée avec les enterrements d’août. Cinq autres migrants ont depuis été inhumés à Sidi Embarek. Le dernier, un homme originaire d’Afrique subsaharienne dont le corps a été rejeté par la mer sur la plage de Benítez, a reçu au début du mois d’octobre le numéro 5 523. Il repose dans une partie isolée et difficile d’accès du cimetière, sans famille pour entretenir sa tombe. À proximité, plusieurs fosses demeurent ouvertes, dans l’attente d’éventuelles nouvelles victimes. Cette réalité rappelle que la frontière maritime continue de produire des morts bien après la fin des grandes mobilisations qui retiennent l’attention des médias.

Une visite royale, des travaux encore inachevés

Le 13 octobre, le roi Felipe VI et la reine Letizia ont effectué leur première visite officielle à Sebta depuis leur accession au trône. Accompagnés de représentants des communautés chrétienne, musulmane, juive et hindoue, ils se sont rendus au cimetière de Sidi Embarek pour rendre hommage aux victimes de la tragédie. Leur passage a donné une visibilité institutionnelle à un drame dont les conséquences restent profondément ancrées dans le quotidien de la ville. Mais il a également mis en évidence le contraste entre l’espace préparé pour la cérémonie et les secteurs du cimetière où les travaux se poursuivent.

Les dix-huit premières sépultures, situées près d’une entrée, ont été recouvertes de granit gris et accompagnées d’une plaque commémorative. Les aménagements de cette partie du site ont été achevés peu avant l’arrivée des souverains. Plus loin, cependant, les tombes côtoient encore des matériaux de construction, des amas de sable et des engins de chantier. Les travaux d’agrandissement, déjà prévus avant l’été en raison du manque de place, ont été accélérés par l’afflux de dépouilles. La proximité croissante des sépultures avec les habitations du quartier de Los Rosales témoigne des contraintes foncières auxquelles le cimetière est confronté.

Le problème dépasse pourtant la seule question des infrastructures. Agrandir un cimetière permet d’assurer des inhumations dignes, mais ne répond pas à la nécessité d’identifier les morts. Pour les familles qui recherchent un fils, un frère ou un père disparu, l’existence d’une tombe numérotée ne suffit pas si aucun dispositif ne leur permet d’établir un lien avec la personne enterrée. Les procédures médico-légales, la conservation d’échantillons biologiques, la circulation des informations sur les personnes disparues et la coopération entre autorités espagnoles et marocaines constituent autant d’enjeux déterminants. Le reportage ne permet pas d’établir précisément l’état de chacun de ces dispositifs, mais l’ampleur des identifications encore manquantes souligne l’urgence d’une réponse documentée.

Derrière les chiffres, le droit à une identité

La situation de Sidi Embarek renvoie à une question plus large, souvent reléguée au second plan des débats sur les frontières : que deviennent les personnes qui meurent en migration lorsque personne ne peut immédiatement les reconnaître ? Les discussions publiques portent généralement sur le nombre d’arrivées, les moyens de surveillance, les responsabilités des autorités et les conditions d’accueil. Les morts, eux, finissent fréquemment par être réduits à des statistiques. Pourtant, chaque corps non identifié correspond à une personne dont l’histoire existe quelque part, dans une famille ou une communauté qui attend peut-être encore des nouvelles.

À Sebta, plusieurs milliers de migrants demeurent présents après les événements de juillet, tandis que plus de 10 000 personnes seraient volontairement retournées au Maroc, selon les chiffres rapportés dans le reportage. Ces mouvements témoignent de la complexité d’une crise qui ne peut être résumée à une seule journée de franchissements de frontière. La gestion des disparus exige une coopération durable, indépendante des tensions politiques entre Rabat et Madrid. Elle suppose également que les informations sur les inhumations soient accessibles aux familles, dans le respect des règles de protection des données personnelles et de la dignité des défunts.

La visite des souverains espagnols a offert un moment de reconnaissance officielle aux victimes. Elle ne saurait toutefois constituer l’aboutissement d’un travail de mémoire et d’identification qui reste à accomplir. Entre la première tombe, numérotée 5 408, et celle du dernier migrant enterré, portant le numéro 5 523, se trouvent aussi des sépultures de résidents de Sebta, accompagnés par leurs proches et identifiés par leur nom. Cette proximité rend le contraste plus saisissant encore. Tous reposent dans la même terre, mais tous n’ont pas bénéficié de la même possibilité d’être pleurés.

À Sidi Embarek, la mer est toujours visible depuis les hauteurs du cimetière. Elle rappelle la route empruntée par ceux qui ont tenté de rejoindre l’autre rive et n’y sont jamais parvenus. Les travaux finiront par s’achever, les plaques seront posées et les allées aménagées. Mais tant que ces sépultures resteront anonymes, quelque chose d’essentiel demeurera inachevé. Rendre un nom aux morts d’El Tarajal n’est pas seulement une question administrative : c’est reconnaître que leur dignité ne s’est pas arrêtée à la frontière.

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