Le développeur de Claude annonce la création d’un fonds dont la participation pourrait représenter près de 48 milliards de dollars. À l’approche de son introduction en Bourse, l’entreprise entend consacrer une partie de sa croissance aux conséquences sociales et économiques de l’IA.
L’intelligence artificielle transforme les entreprises, les métiers et les perspectives de croissance. Mais à mesure que les valorisations des géants du secteur atteignent des sommets, une question s’impose : comment faire bénéficier la société des richesses produites par ces technologies, notamment lorsque leur développement risque de bouleverser l’emploi ?
Anthropic, la société américaine à l’origine de l’assistant Claude, a annoncé dimanche 18 octobre son intention de consacrer 5 % de son capital à un nouveau fonds d’intérêt général. Cette participation représenterait environ 48 milliards de dollars sur la base de sa dernière valorisation privée connue, proche de 965 milliards de dollars.
L’opération reste soumise à l’approbation des actionnaires. Il ne s’agit pas d’un versement immédiat de 48 milliards de dollars, mais de l’affectation envisagée d’une participation au capital dont la valeur évoluera avec celle de l’entreprise.
Un mécanisme conçu pour accompagner la croissance d’Anthropic
Le nouvel Anthropic Public Benefit Fund prendra la forme d’une société à responsabilité limitée entièrement détenue par Anthropic. Cette structure doit permettre de financer différentes initiatives, notamment des organisations à but non lucratif ou des dispositifs d’aide directe à certaines populations.
L’originalité du projet réside dans son mécanisme évolutif. Le fonds pourrait recevoir 2 % supplémentaires du capital chaque fois que la valeur de l’entreprise augmenterait de 50 % au-delà d’un seuil de référence encore confidentiel. Chaque attribution complémentaire resterait toutefois à la discrétion du conseil d’administration.
L’entreprise affirme vouloir détailler prochainement les règles de gouvernance, les modalités de financement et les critères permettant de déclencher ces nouvelles contributions.
Elle précise également que les actions détenues par le fonds ne pourront servir à financer des activités de lobbying ou des contributions politiques, aux États-Unis comme à l’étranger.
L’emploi, premier terrain d’une responsabilité nouvelle
Parmi les domaines susceptibles de bénéficier du dispositif figure la transformation du marché du travail.
L’intelligence artificielle promet des gains de productivité importants, mais son adoption pourrait également entraîner la disparition de certaines tâches, la recomposition de nombreux métiers et des besoins considérables en reconversion professionnelle.
Anthropic avait déjà annoncé une enveloppe de 200 millions de dollars destinée à étudier et à atténuer les conséquences de l’IA sur l’emploi. Le nouveau fonds pourrait permettre d’aller plus loin, même si aucun programme détaillé de redistribution ou d’accompagnement n’a encore été présenté.
L’enjeu dépasse la seule question des suppressions de postes. Il concerne aussi le partage des gains de productivité, l’accès à la formation et la capacité des travailleurs à participer aux transformations économiques plutôt qu’à les subir.
Dans ce contexte, l’annonce d’Anthropic traduit une évolution du débat : la responsabilité des entreprises d’IA ne se limite plus à la sécurité technique de leurs modèles, mais s’étend aux conséquences sociales de leur déploiement.
Une initiative stratégique avant l’entrée en Bourse
La décision intervient alors qu’Anthropic prépare une introduction en Bourse potentiellement majeure, qui pourrait intervenir dès novembre.
L’entreprise possède déjà le statut américain de public benefit corporation, une forme juridique imposant à sa direction de tenir compte d’objectifs d’intérêt général parallèlement à la recherche de rentabilité.
Ses cofondateurs avaient précédemment promis de donner 80 % de leurs participations personnelles. Par ailleurs, un programme interne permet aux salariés de consacrer une partie de leurs actions à des causes d’intérêt général, avec une contribution correspondante de l’entreprise.
En additionnant ces engagements et le nouveau fonds, Anthropic estime qu’environ 20 % de son capital serait destiné à des finalités d’utilité publique. Cette proportion pourrait augmenter si les objectifs de valorisation prévus étaient atteints.
La crédibilité de cette ambition dépendra néanmoins de la mise en œuvre effective des engagements et de la transparence des décisions prises par les futurs gestionnaires du fonds.
Elon Musk défend une redistribution directe des actions
L’annonce a suscité une réaction d’Elon Musk, qui a préconisé une distribution directe des actions au public plutôt que leur affectation à un fonds institutionnel.
Le dirigeant de SpaceX a ensuite promis d’offrir en 2027 une action de son entreprise spatiale à chaque enfant américain. Sur la base d’environ 73 millions de mineurs et d’un cours de référence proche de 146 dollars, cette opération représenterait plus de 10,6 milliards de dollars.
Les deux propositions illustrent des conceptions différentes du partage de la richesse technologique.
Dans le modèle d’Anthropic, une structure dédiée pourrait concentrer les ressources sur des projets collectifs et des populations identifiées. Dans celui présenté par Musk, les bénéficiaires recevraient directement un actif financier, dont la valeur dépendrait des marchés.
Ces deux approches soulèvent toutefois des interrogations sur leurs modalités pratiques, leur pérennité et leur capacité à produire des effets sociaux durables.
La philanthropie technologique ne remplace pas les politiques publiques
La création d’un fonds doté d’une participation aussi importante pourrait modifier l’échelle des initiatives philanthropiques financées par les entreprises technologiques.
Mais une question demeure : qui déterminera les priorités du fonds, selon quels critères et avec quels mécanismes de contrôle ?
La capacité à financer des actions d’intérêt général ne garantit pas, à elle seule, une répartition équitable des bénéfices de l’intelligence artificielle. Les politiques fiscales, les dispositifs de protection sociale, la formation et les choix réglementaires conserveront un rôle central.
Pour Anthropic, l’enjeu sera donc de transformer une annonce financière en résultats mesurables, au-delà de la valeur théorique des actions promises.
À travers cette initiative, une nouvelle question s’invite au cœur de la révolution de l’IA : les entreprises qui créent une richesse technologique considérable peuvent-elles contribuer durablement à en partager les bénéfices avec ceux dont elles transforment le travail et la vie quotidienne ?