Électricité compensée pour les ménages modestes, pensions des veuves revalorisées, réforme de l’impôt sur le revenu et accès aux soins : la nouvelle cheffe du gouvernement place le pouvoir d’achat et la protection sociale au cœur de son programme. Reste à transformer ces engagements en mesures financées et applicables.
Le nouveau gouvernement marocain entend donner une dimension plus concrète à l’État social. Devant les deux Chambres du Parlement réunies lundi 19 octobre 2026, la cheffe du gouvernement, Fatima Ezzahra El Mansouri, a présenté une série d’engagements destinés à améliorer les revenus des ménages, à renforcer la protection des retraités et à réduire les effets de la cherté de la vie. Deux annonces dominent ce volet social : le doublement progressif de l’aide sociale directe, de 500 à 1 000 dirhams, et le relèvement du seuil minimum des pensions principales à 3 000 dirhams mensuels dans les différents régimes de retraite.
Ces mesures s’inscrivent dans le programme gouvernemental 2026-2031, qui entend prolonger les réformes de la protection sociale tout en corrigeant certaines de leurs insuffisances. L’objectif affiché n’est plus seulement d’élargir le nombre de bénéficiaires, mais de faire en sorte que les prestations améliorent effectivement les conditions de vie. Cette orientation intervient dans un contexte où le coût de l’alimentation, les dépenses énergétiques et les difficultés d’accès aux services publics continuent de peser sur de nombreux foyers.
Une aide sociale appelée à doubler
La mesure la plus directement perceptible pour les ménages concernés sera la revalorisation de l’aide sociale directe. Le gouvernement prévoit d’en porter le montant de référence de 500 à 1 000 dirhams d’ici la fin de son mandat. Cette progression s’accompagnerait d’une révision du ciblage des bénéficiaires, désormais davantage fondée sur leurs revenus réels, afin de mieux orienter les ressources publiques vers les familles qui en ont le plus besoin.
L’Exécutif annonce également un mécanisme de compensation automatique des factures d’électricité pour les ménages éligibles. Le dispositif couvrirait la facture mensuelle de leur résidence principale lorsque celle-ci ne dépasse pas 100 dirhams, sans dépôt de dossier papier ni déplacement auprès d’une administration. Cette simplification constitue un aspect important de la réforme annoncée : elle vise à limiter les démarches qui peuvent décourager les ménages les plus fragiles de faire valoir leurs droits.
Une réforme progressive de l’impôt sur le revenu figure également au programme. Elle devrait permettre d’augmenter le revenu net des salariés tout en encourageant la déclaration des emplois. Le gouvernement souhaite, par ailleurs, élargir l’accès à l’indemnité pour perte d’emploi, afin de renforcer la protection des travailleurs confrontés à une interruption involontaire de leur activité.
Retraites : un minimum de 3 000 DH et de nouveaux droits pour les veuves
Le chantier des retraites occupe une place centrale dans les engagements présentés par El Mansouri. Le gouvernement prévoit de relever progressivement le seuil minimum des pensions principales à 3 000 dirhams par mois, dans le cadre d’une réforme globale négociée avec les partenaires sociaux et économiques. Cette réforme devra également traiter les disparités entre régimes, la situation des personnes privées de pension et la soutenabilité financière du système.
La cheffe du gouvernement a tenu à inscrire cette réforme dans une perspective plus large que les seules questions d’âge de départ, de cotisations ou de méthodes de calcul. L’enjeu est de construire un dispositif plus cohérent, capable de garantir des pensions suffisantes tout en préservant les droits acquis et l’équilibre financier à long terme.
Autre engagement significatif : la pension de réversion versée aux veuves devrait être portée à 100 % de la pension principale due au conjoint décédé, contre 50 % actuellement selon les modalités évoquées dans le programme. Le gouvernement affirme vouloir préserver parallèlement les droits des orphelins et des autres ayants droit. La traduction réglementaire de cette annonce devra toutefois préciser les régimes concernés et les conditions exactes d’application.
Prix alimentaires : agir sur les circuits de distribution
Pour lutter contre la vie chère, le gouvernement ne compte pas s’en tenir aux transferts financiers. Il annonce également une intervention sur l’organisation des marchés alimentaires, en particulier les circuits de distribution et les mécanismes d’approvisionnement.
Des plans spécifiques devraient être mis en place pour les produits stratégiques, tandis que des sociétés régionales et des plateformes professionnelles de collecte et de commercialisation auraient pour mission de rapprocher les producteurs des consommateurs. Ces structures fonctionneraient selon des cahiers des charges harmonisés, dans l’objectif de rendre les circuits plus transparents et de réduire les dysfonctionnements qui renchérissent les prix.
L’Exécutif prévoit aussi une réforme des circuits de distribution des viandes et des produits de la pêche, ainsi qu’une meilleure articulation entre les exportations et l’approvisionnement du marché national. Il s’agit de concilier les débouchés extérieurs des filières productives avec la nécessité de garantir une offre suffisante et accessible sur le marché intérieur.
Santé : passer de la couverture théorique à l’accès réel aux soins
La santé constitue l’autre pilier de cette stratégie sociale. Le gouvernement entend poursuivre la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO), mais insiste désormais sur une difficulté majeure : être couvert ne signifie pas nécessairement pouvoir consulter rapidement un médecin, obtenir un rendez-vous spécialisé ou accéder à des urgences fonctionnelles.
Pour réduire cet écart, El Mansouri annonce des mesures destinées à corriger les inégalités territoriales en matière d’offre de soins. Le programme prévoit notamment une meilleure organisation du parcours des patients, une réforme de l’accueil hospitalier et des services d’urgence, ainsi que la généralisation du Service d’aide médicale urgente (SAMU).
La mise en place d’un système national d’information sanitaire unifié devrait accompagner ces transformations, parallèlement au renforcement des ressources humaines et à la valorisation des métiers de la santé. L’objectif annoncé est de passer d’un droit formel à la couverture médicale à un accès effectif, continu et équitable à des soins de qualité.
Des engagements sociaux soumis à l’épreuve du financement
L’ampleur des annonces soulève cependant plusieurs questions déterminantes. Le doublement de l’aide sociale, la revalorisation des pensions et l’extension des compensations supposent des moyens budgétaires durables, mais aussi des dispositifs administratifs capables d’identifier correctement les bénéficiaires et de verser les prestations sans retard.
Le calendrier précis des revalorisations, les critères d’éligibilité, les modalités de financement et les textes nécessaires à leur mise en œuvre devront être clarifiés. Ces éléments seront essentiels pour mesurer la portée réelle des engagements, au-delà de leur présentation politique.
Pour le gouvernement El Mansouri, l’enjeu sera donc de faire du pouvoir d’achat et de la protection sociale des résultats vérifiables dans la vie quotidienne. Car la crédibilité de ce programme ne dépendra pas uniquement des montants annoncés devant le Parlement, mais de la capacité de l’Exécutif à les inscrire dans des réformes durables, équitables et effectivement accessibles aux citoyens.