L’expulsion d’une famille d’origine marocaine, composée de deux parents et de six enfants mineurs, a provoqué vendredi 23 octobre de violents affrontements entre la police basque et des centaines de manifestants à Vitoria-Gasteiz, dans le nord de l’Espagne. Malgré une importante mobilisation citoyenne, la famille a dû quitter son logement après plusieurs années de procédure judiciaire. Cette affaire relance le débat sur les difficultés d’accès au logement des familles immigrées et sur les responsabilités des pouvoirs publics face à la précarité résidentielle.
La ville espagnole de Vitoria-Gasteiz, capitale de la province d’Álava, au Pays basque, a été le théâtre de fortes tensions vendredi 23 octobre, lors de l’expulsion d’une famille de huit personnes, présentée comme marocaine par plusieurs médias marocains.
Le couple et ses six enfants mineurs occupaient depuis 2018 un appartement situé dans l’avenue de Los Huetos, dans le quartier de Sansomendi.
L’opération d’expulsion, ordonnée par la justice espagnole, a déclenché une importante mobilisation populaire, à laquelle ont participé des militants associatifs, des habitants du quartier et des centaines d’élèves venus de plusieurs établissements scolaires.
Les forces antiémeutes de la police autonome basque, l’Ertzaintza, sont intervenues pour disperser les manifestants qui tentaient d’empêcher l’accès au bâtiment.
Des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre
La mobilisation avait commencé dès jeudi soir, lorsqu’une centaine de personnes avaient installé des tentes devant l’immeuble pour tenter de bloquer l’exécution de la décision judiciaire.
Vendredi matin, plusieurs centaines d’autres manifestants ont rejoint le rassemblement, parmi lesquels des lycéens mobilisés en solidarité avec les enfants de la famille.
Peu avant 10 heures, les forces de l’ordre ont entrepris de dégager les accès à l’immeuble, donnant lieu à plusieurs charges policières.
Des images diffusées par les médias espagnols montrent des affrontements entre les policiers et les manifestants, dont certains avaient installé des barricades improvisées.
Selon le département de la Sécurité du gouvernement basque, deux personnes ont été interpellées, 58 manifestants identifiés et 19 policiers blessés, dont dix ont nécessité une prise en charge médicale.
Le Syndicat socialiste du logement, à l’origine de la mobilisation, dénonce pour sa part un usage disproportionné de la force et fait état de nombreux blessés parmi les manifestants.
Malgré plusieurs heures de résistance, l’expulsion a finalement été exécutée aux alentours de 13 heures.
Une famille qui affirme pouvoir payer son loyer, mais ne trouve aucun logement
Au-delà des affrontements, l’affaire met en lumière les difficultés rencontrées par certaines familles immigrées pour accéder au marché locatif espagnol.
Selon le Syndicat socialiste du logement, la famille expulsée dispose de ressources financières et était à jour dans le paiement de ses loyers.
Elle affirme avoir recherché un nouveau logement pendant près d’un an, sans parvenir à convaincre les agences immobilières et les propriétaires de lui louer un appartement.
Les représentants du syndicat dénoncent une forme de « racisme immobilier », estimant que l’origine étrangère de la famille et le nombre élevé d’enfants ont contribué aux refus successifs.
L’un des fils a expliqué à la presse espagnole que la famille avait contacté de nombreuses agences immobilières, aussi bien à Vitoria que dans les localités environnantes, sans obtenir de réponse favorable.
Les militants soulignent que la difficulté ne réside pas uniquement dans le coût des loyers, mais également dans les critères de sélection appliqués aux candidats à la location.
Ces accusations de discrimination reposent toutefois sur les témoignages de la famille et du syndicat et n’ont pas fait l’objet, à ce stade, d’une décision judiciaire établissant de telles pratiques.
Le propriétaire également en situation de vulnérabilité
L’affaire présente néanmoins une dimension plus complexe que celle d’un simple conflit entre locataires et propriétaire.
Selon plusieurs médias espagnols, le propriétaire du logement se trouve lui-même dans une situation de précarité.
Il réclame depuis 2021 la récupération de son appartement, qui constitue sa seule propriété, afin de pouvoir y vivre avec son épouse enceinte et leur enfant.
D’après les informations rapportées par la presse locale, le propriétaire et sa famille vivent actuellement dans une chambre louée, faute de pouvoir disposer de leur propre logement.
La justice espagnole a finalement donné suite à sa demande, après plusieurs années de procédures et de reports de l’expulsion.
La situation met ainsi en présence deux familles confrontées à des difficultés résidentielles : l’une cherchant à conserver un logement qu’elle ne parvient pas à remplacer, l’autre souhaitant récupérer son unique propriété pour y habiter.
La municipalité mise en cause pour l’absence d’une solution durable
Le Syndicat socialiste du logement a vivement critiqué la municipalité de Vitoria-Gasteiz, dirigée par une coalition entre le Parti socialiste basque et le Parti nationaliste basque.
L’organisation estime que les autorités auraient dû intervenir plus tôt pour proposer une solution de relogement adaptée à une famille comptant six enfants mineurs.
De son côté, la mairie affirme avoir assuré un suivi social de la famille et proposé un hébergement temporaire d’urgence, tout en précisant que les services sociaux municipaux ne disposent pas de logements pouvant être directement attribués.
Cette proposition avait initialement été jugée insuffisante par la famille et ses soutiens, qui réclamaient une solution résidentielle stable.
Selon la radio Cadena SER, la famille devait finalement passer la nuit de vendredi à samedi dans un centre d’hébergement municipal, présenté comme la seule solution disponible dans l’immédiat.
Les événements ont également suscité des réactions de plusieurs formations politiques basques, qui ont critiqué la gestion institutionnelle du dossier et demandé des explications sur l’intervention policière.
Une affaire révélatrice de la crise du logement en Espagne
L’expulsion de cette famille intervient dans un contexte de fortes tensions sur le marché immobilier espagnol, marqué par la hausse des loyers et les difficultés croissantes d’accès au logement dans plusieurs grandes villes.
Pour les familles nombreuses et celles issues de l’immigration, ces difficultés peuvent être aggravées par les exigences de garanties financières, la rareté des logements adaptés et les discriminations dénoncées par les associations.
À Vitoria-Gasteiz, l’affaire a provoqué une mobilisation dépassant largement le cercle des militants du logement.
Des enseignants et des élèves des établissements fréquentés par les enfants ont notamment exprimé leurs inquiétudes quant aux conséquences de l’expulsion sur leur scolarité et leur stabilité familiale.
Le dossier pose désormais une question plus large : comment concilier le droit légitime d’un propriétaire à récupérer son logement avec la nécessité de protéger une famille vulnérable, particulièrement lorsque plusieurs enfants mineurs sont concernés ?
Une interrogation qui dépasse ce cas particulier et renvoie aux limites des politiques de logement et d’accompagnement social face à la précarité résidentielle.