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Leila Alaoui : l’art comme mémoire des frontières

22 septembre 2025 - 11:53

À São Paulo, la Biennale accueille la série No Passara de la photographe franco-marocaine disparue en 2016. Ses images de jeunes Marocains face à l’horizon européen résonnent aujourd’hui comme un témoignage intemporel sur l’exil, l’identité et la dignité.

La Biennale de São Paulo a choisi cette année de présenter pour la première fois au public brésilien No Passara, un travail que Leila Alaoui réalisa en 2008 auprès de jeunes Marocains rêvant de franchir le détroit de Gibraltar. Dans ces clichés, l’artiste capturait une attente suspendue : garçons et adolescents posés au bord de la mer, leurs regards fixés vers une Europe toute proche, visible à l’œil nu, mais inaccessible sans risque de mort.

Le choix de montrer ces photographies au Brésil, à des milliers de kilomètres du Maghreb, rappelle que les frontières sont des réalités universelles et que la migration n’est pas seulement une question de chiffres ou de statistiques, mais aussi d’images et de mémoire. Alaoui, disparue brutalement lors d’un attentat à Ouagadougou en 2016, avait compris que l’appareil photo pouvait devenir un miroir, capable de transformer les anonymes en figures de dignité.

L’esthétique de No Passara repose sur une simplicité radicale : des silhouettes contre le ciel, des murs recouverts de graffitis, des paysages marqués par la promesse d’un ailleurs. L’absence de mise en scène confère aux clichés une force documentaire et une charge symbolique. Derrière chaque visage se lit une tension entre immobilité et désir, entre résignation et espérance. Ce sont des portraits qui parlent moins de l’Europe que du poids des frontières invisibles qui régissent nos vies.

L’exposition prend aussi une valeur politique implicite. En donnant visibilité à ces jeunes en marge, Alaoui rappelait que le privilège d’un passeport peut décider d’un destin. Elle-même, franco-marocaine, pouvait franchir sans difficulté les mêmes lignes géographiques qui condamnaient d’autres à la clandestinité. Ce contraste, qu’elle a toujours revendiqué, faisait de son œuvre un acte de conscience.

Aujourd’hui, alors que les débats sur la migration traversent le Maghreb, l’Europe et l’Amérique latine, les photographies de Leila Alaoui trouvent une actualité troublante. Elles posent une question qui dépasse l’art : pourquoi tant de vies doivent-elles se risquer à l’océan, alors que d’autres traversent ces mêmes espaces avec la légèreté d’un billet d’avion ?

La Biennale de São Paulo, en inscrivant No Passara dans son programme, ne célèbre pas seulement une artiste prématurément disparue. Elle offre au public une réflexion sur les fractures du monde contemporain et rappelle, à travers l’œil d’Alaoui, que l’exil n’est pas une abstraction mais un drame humain inscrit dans des visages concrets.

Leila Alaoui avait à peine trente-trois ans lorsqu’elle fut assassinée. Pourtant, son œuvre continue de circuler et d’interpeller, comme une mémoire visuelle que ni la violence ni l’oubli n’ont pu effacer.

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