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Le Rif face aux échéances de 2026 : entre horizon de réconciliation et défi de la confiance

27 septembre 2025 - 16:06

À l’approche des élections législatives de 2026, le Maroc se concentre sur l’équilibre des forces politiques et les calculs de coalitions susceptibles de redessiner la carte du pouvoir. Mais dans les montagnes et sur les côtes du Rif, une interrogation plus pressante s’impose : quelle valeur peut conserver le bulletin de vote lorsque la confiance s’est retirée de l’espace public et que les urnes semblent réduites à un rituel sans impact concret sur la vie des citoyens ? La question dépasse la seule participation électorale et touche au fondement du contrat entre l’État et la société.

Le Rif garde la mémoire vive de ses blessures. Les répressions sanglantes de 1958 et 1959, peu après l’indépendance, ont laissé une cicatrice profonde qui continue de marquer la relation avec le centre. Dans les années 1980, les poursuites judiciaires visant certaines élites rifaines ont accentué un sentiment d’amertume durable, en renforçant l’idée que l’appartenance aux élites pouvait se transformer en fardeau plutôt qu’en protection. En 2016, la mort tragique du poissonnier Mohcine Fikri a déclenché un vaste mouvement social connu sous le nom de « Hirak du Rif ». Les manifestants y ont brandi des slogans de dignité, de développement et de refus de la marginalisation, rencontrant en retour arrestations et condamnations sévères. Ces épisodes successifs ont consolidé l’idée d’une région cantonnée aux marges du développement et du pouvoir, et d’une mémoire collective restée sans véritable projet de réconciliation.

Ces accumulations ont forgé une psychologie particulière dans la relation des habitants du Rif avec l’État. Chaque crise a ravivé la prudence et une méfiance persistante vis-à-vis de tout ce qui émane du « Makhzen » ou de « l’État ». Le Hirak a traduit cette perception en rejet explicite des slogans officiels, perçus comme de simples promesses creuses. Le problème ne réside pas uniquement dans les politiques publiques, mais également dans le langage utilisé : au lieu d’une approche pédagogique fondée sur une compréhension sociologique et psychologique de l’homme rifain, c’est une logique autoritaire qui a dominé, privilégiant la gestion sécuritaire au détriment de l’écoute et de l’intégration. Pour regagner la confiance, l’État doit élaborer une nouvelle approche, élargie au social et au culturel, donnant un contenu concret à la notion de confiance.

Dans ce contexte, voter ne représente plus un acte civique libre, mais oscille entre résignation à la marginalisation et défi exprimé par des moyens symboliques. Pour de nombreux électeurs du Rif, les urnes ne débouchent pas sur un changement réel, elles répètent un rituel qui n’efface pas les déceptions accumulées. D’où une préférence marquée pour la non-participation ou, au mieux, une participation conditionnée par des bénéfices immédiats. Le processus électoral perd alors sa dimension collective et glisse vers un échange de services limités.

Dans cette dynamique, clientélisme et argent électoral ne sont pas de simples dérives ponctuelles, mais tendent à constituer un véritable « économie morale du vote ». Les candidats distribuent services, paiements de factures ou petites sommes d’argent, et les électeurs acceptent, convaincus que la longue chaîne des promesses publiques est sans issue. Cette logique de survie n’équivaut pas à un rejet de la démocratie comme valeur, mais expose une absence de confiance dans son efficacité réelle. L’acte électoral devient un théâtre d’échanges à court terme plutôt qu’un exercice de citoyenneté.

Réduire ce phénomène à un supposé « retard démocratique » simplifie abusivement le débat. L’enjeu central n’est pas le déficit de culture politique, mais l’effritement de la confiance. Une fois celle-ci disparue, la démocratie perd son souffle, et l’abstention se transforme en langage politique. Dans le Rif, boycotter n’exprime pas l’indifférence, mais une protestation : l’offre politique est jugée sans intérêt, les promesses électorales ne convainquent plus. Ce message dépasse aujourd’hui la région et gagne les grandes villes frappées par la crise économique, ainsi que d’autres campagnes écrasées par les pressions sociales.

Dans un pays où l’institution monarchique reste perçue comme garante suprême de la stabilité, le paradoxe s’intensifie. Les citoyens qui n’ont plus confiance dans les institutions élues se tournent vers les orientations royales comme ultime référence. Ce mécanisme assure un équilibre général, mais risque de creuser la distance entre l’État et la société si ces orientations ne se traduisent pas en politiques concrètes par l’intermédiaire des partis et des institutions représentatives. L’enjeu est d’éviter que la stabilité devienne une façade recouvrant un contrat politique fragile.

À Rabat et à Casablanca, les discussions se concentrent sur les alliances possibles, les chances de tel ou tel parti, ou encore le rôle du ministère de l’Intérieur dans l’organisation du scrutin. Mais ces calculs techniques éludent un diagnostic plus profond : une démocratie sans électeurs perd sa substance. Le vote ne se réduit pas à une statistique officielle, il incarne un pacte symbolique entre citoyens et État. Dans le Rif, ce pacte s’est effrité au fil des promesses démenties et des expériences quotidiennes avec une administration perçue comme distante. L’impression qui en découle est que voter ne change rien à la relation entre individu et pouvoir.

Un courant critique estime que le Maroc est arrivé à la fin d’un cycle politique épuisé et que le vrai danger réside moins dans l’identité du vainqueur que dans l’élargissement du boycott et l’érosion de la foi dans le processus électoral. Les signes de cette défiance se multiplient : grèves prolongées d’enseignants, conflit ouvert entre étudiants en médecine et gouvernement, controverses sur les concours des avocats entachés de soupçons de corruption, sans oublier les scandales du marché des carburants.

À cela s’ajoute une crise plus grave encore : celle des hôpitaux publics. À Agadir, après la mort de femmes en salle d’accouchement, des manifestations ont dénoncé des conditions jugées désastreuses et un manque criant de personnel médical. Ce drame illustre la dégradation d’un secteur censé incarner l’image d’un « État social ». La gestion au jour le jour des crises, sans décisions de fond, alimente l’impression d’un exécutif qui repousse les problèmes plutôt qu’il ne les résout.

Sur le plan économique, le constat est similaire. Le discours sur « l’État social » apparaît comme un pansement posé sur un modèle libéral rentier, concentrant les profits entre quelques acteurs. Concurrence limitée, distribution inégale, productivité insuffisante : autant de faiblesses aggravées par la sécheresse persistante, l’endettement et l’inflation. La confiance s’effrite mécaniquement, tandis que les citoyens réclament des résultats tangibles : baisse du coût de la vie, école publique fonctionnelle, hôpital digne.

Dans le Rif, ces difficultés prennent une intensité particulière. La pauvreté structurelle rend l’achat de voix plus efficace, l’isolement géographique accroît les coûts de la vie et la dépendance aux médiations locales, tandis que l’administration, perçue comme lointaine, préfère observer plutôt qu’intervenir. Résultat : un cercle vicieux où les élections deviennent un marché éphémère d’alliances, avant que la vie quotidienne ne reprenne son cours d’épreuves et de désillusion.

Rompre ce cycle demande davantage que des discours moraux. Des preuves concrètes doivent accompagner les engagements : investissements publics ciblés, services accessibles et de qualité, concurrence équitable dans les secteurs protégés, neutralité administrative stricte pendant les campagnes, sanctions réelles contre l’achat de voix. À défaut, le boycott restera la norme et le clientélisme le langage dominant.

Les législatives de 2026 pourraient offrir une vitrine internationale, d’autant que le Maroc accueillera une partie de la Coupe du monde de football. Mais cette vitrine n’aura de sens que si elle s’accompagne d’un chantier interne de restauration de la confiance. La stabilité ne s’impose pas d’en haut, elle se construit à travers des mécanismes de reddition des comptes, des budgets transparents et des priorités évaluables.

Au terme de ce parcours, l’institution monarchique demeure l’acteur central de la vie politique. Quelle que soit la configuration gouvernementale, elle reste la référence stable qui confère sa légitimité au processus. Le défi, cependant, consiste à reconnecter cette référence suprême aux urnes pour que la démocratie ne reste pas un décor formel. Les élections de 2026 ne seront décisives que si elles ouvrent la voie à une réconciliation durable entre l’État et le Rif, réconciliation qui reconnaisse la mémoire collective, transforme les promesses en projets concrets et redonne au vote sa valeur symbolique et pratique. Les élites culturelles et intellectuelles de la région portent aussi une part de responsabilité : elles doivent renforcer la conscience citoyenne, accompagner de façon critique l’action des acteurs politiques et contribuer à bâtir une culture de participation. Sans ce double effort, étatique et sociétal, la démocratie restera suspendue et la fracture entre centre et périphérie continuera de s’élargir.

 

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