Ce Morisque » n’est pas seulement un récit : c’est une traversée de la mémoire. Entre la quête de l’historien et celle de l’homme, le narrateur avance à travers les strates du temps comme on explore un manuscrit rescapé des flammes.
À Madrid, dans les années quatre-vingt, une rencontre fortuite avec un étudiant nommé Tomás Moulay Abdallah — porteur d’un nom impossible — rouvre les plaies enfouies de l’histoire morisque. Derrière ce visage blond aux yeux verts se dissimule tout un passé nié, celui des descendants des musulmans d’Espagne, condamnés au silence après la chute de Grenade.
Sous les gestes ordinaires et les mots hésitants d’une langue étrangère, se réveille un passé andalou fait de silences, de langues perdues et de fidélités secrètes. Chaque épisode dévoile un fragment de cette mémoire fragmentée, oscillant entre l’Espagne d’aujourd’hui et al Andalus disparue, entre la lumière du souvenir et l’ombre de l’oubli.

« Tomás Moulay Abdallah » — un nom qui se dresse du fond des contradictions, tel une mosaïque à laquelle il manquerait quelques pierres: moitié trempée dans le verre des cathédrales gothiques de Tolède, moitié imprégnée de l’écho des minbars cordouans.
Le simple fait de le prononcer suffisait à réveiller en moi une histoire entière, mais une histoire déchirée, partagée entre deux langues, deux religions, deux rives.
Je fis sa connaissance alors que nous étions étudiants à l’Université Complutense de Madrid, dans les années quatre-vingt. Ses traits, à eux seuls, étaient une énigme. Il n’avait ni la physionomie des Espagnols du sud au teint hâlé, ni celle des Arabes dont les yeux reflètent la lumière du verbe, ni celle des Berbères que l’on devine à la fierté tranquille de leurs visages.
Ses cheveux blonds rappelaient les blés des plaines de Cordoue, brûlés sous le soleil de juillet ; ses yeux, verts comme le lac de Ronda, gardaient le secret des oliviers et des montagnes, comme si l’eau même y conservait la mémoire d’al-Andalus. Je crus y voir la trace du sang des Saqaliba, ces esclaves slaves venus du Nord germanique, passés par-delà les Pyrénées pour se fondre dans la mosaïque andalouse, jusqu’à devenir une part intime de son esprit.
Rien d’étonnant à cela : l’histoire d’al-Andalus a connu la diffusion du type blond parmi les princes et les notables, fruit de mariages répétés avec des esclaves saqalibiyya. Ibn Ḥazm en témoigne : les Omeyyades, dit-il, étaient épris de femmes blondes au point que cette inclination se transmit à leurs descendants et à leur complexion.
Lui-même en parle dans Le Collier de la colombe :
« J’aimai dans ma jeunesse une jeune esclave aux cheveux blonds ; depuis ce jour, je n’ai jamais trouvé de beauté aux brunes, fût-elle éclatante comme le soleil ou semblable à la perfection même. » « Ce penchant, ajoute-t-il, mon père l’avait avant moi. »
Ainsi, Tomás Moulay Abdallah m’apparut comme un maillon secret de cette lignée ancienne : peut-être l’un de ses aïeux fut-il un Saqaliba du palais, lui léguant cette blondeur dorée et ce vert marin du regard, comme si la génétique conservait, dans son alphabet intime, la mémoire d’un monde perdu.
Car al-Andalus n’était pas seulement une terre : c’était un tissage vivant où se mêlaient les sangs, les langues, les religions et les souvenirs.
J’étais étudiant en histoire ; lui, en langue arabe. Notre amitié naquit naturellement, car je suivais les cours du grand arabisant Federico Corriente, maître vénéré de l’Université, auteur des célèbres dictionnaires et du plus important ouvrage sur les interactions historiques entre l’arabe et l’espagnol.
Son enseignement captivait tout l’amphithéâtre : il parlait des racines arabes comme on exhume des gemmes d’un désert antique.
La salle, toujours comble, vivait sous la loi du silence ; nul murmure n’était permis, sauf lorsque surgissait le nom de Tomás Moulay Abdallah.
Alors, le visage rigide du professeur s’adoucissait un instant, comme si ce nom entrouvrait une page oubliée de l’histoire d’al-Andalus.
Corriente lui demandait souvent de réciter des vers se terminant par la lettre arabe « ʿayn », cet étrange son guttural, pour tester sa prononciation :
« Tes yeux sont ma vie, et je vis dans ton regard. »
« Tu n’es là que pour être la lumière de mon cœur et l’éclat de mes yeux. »
Mais la difficulté résidait dans ce fameux “ʿayn”.
Malgré son assurance et sa beauté qui retenaient les regards, Tomás trébuchait à chaque tentative : le son sortait faible, comme une branche sèche.
Un rire discret parcourait l’amphithéâtre.
Il levait alors la tête, souriant, et lançait en plaisantant :
— « Le ‘ʿayn’ عين de l’arabe me torture!»
Et, du fond de la salle, une étudiante arabe lui répliquait d’une voix espiègle:
— « Et tes “ayn” (yeux) , eux, torturent l’arabe !»
(Sa voix, légère et malicieuse, portait l’accent du Levant.)
La classe se transformait en petit théâtre : un instant de grâce entre humour et érudition.
Puis Corriente, imperturbable, rétablissait le silence, comme si rien ne s’était produit, refermant la parenthèse du rire sur la rigueur de la science.
Je restai fasciné : comment un simple son pouvait-il dresser un mur entre deux civilisations ?
Une “ʿayn” mal prononcée, et c’était tout un monde qui restait clos.
Peut-être était-ce pour cette raison que Tomás se rapprochait tant des étudiants arabes : il plaisantait avec eux, demandait qu’on corrige sa langue, riait de lui-même avant qu’on ne rie de lui.
Il rêvait de maîtriser l’arabe, et nous rêvions de percer le secret de son nom, cette union improbable entre Tomás et Moulay Abdallah.
Un jour, je lui dis :
— « Ton nom, à lui seul, est une histoire. Ne mériterait-il pas d’être raconté ? »
Il me répondit avec un sourire :
— « Tout ce que je sais, c’est que je descends de morisques nobles… le reste demeure obscur. »
Un midi d’automne, nous déjeunions au restaurant universitaire, près d’une fenêtre donnant sur les arbres nus de Madrid.
Le lieu bourdonnait de voix et de rires, le tintement des couverts se mêlant aux échos lointains des cloches de l’Almudena — ancien cœur islamique de la ville — et aux accords d’une guitare s’échappant de la Plaza Mayor.
Tomás commandait toujours le même plat : des épinards aux pois chiches (espinacas con garbanzos).
C’était, me dit-il, un mets hérité d’al-Andalus, vanté jadis par le médecin de cour Ibn Zuhr dans son Livre des aliments ; en Espagne moderne, il était devenu symbole discret du métissage culinaire et spirituel entre l’Andalousie musulmane et la Castille chrétienne.
Je compris alors que, même dans son assiette, Tomás tentait une réconciliation : unir dans un même plat une racine espagnole et une semence andalouse — tout comme dans son nom.
Je lui demandai, avec la curiosité prudente d’un historien :
— « Dans ta famille, personne ne t’a jamais parlé du passé ? Un grand-père, une grand-mère ? »
À ces mots, son visage se figea.
Une ombre passa dans ses yeux. Il resta silencieux, fixant la vitre comme pour y retrouver des images enfouies. Puis, soudain, il commanda un verre de vin — lui qui n’en buvait jamais à table.
Je compris que ma question venait d’effleurer une douleur héréditaire, ce silence ancestral des morisques bannis de la mémoire espagnole.
Nous nous tûmes.
Et ce silence pesa sur moi comme un remords.
Je ne revins plus sur le sujet. Je fis le serment d’attendre.
Mais, le lendemain, tandis que nous marchions vers le même restaurant, il se tourna vers moi, le regard soudain grave :
— « Mon père est prêt à te parler. »
Puis il changea aussitôt de sujet, comme si cette phrase lui avait échappé, contre sa volonté.
Je compris alors que quelque chose venait de s’ouvrir: une porte entre deux mémoires.
Derrière cette phrase, une autre histoire attendait son heure : celle d’un manuscrit perdu, d’une maison silencieuse, et d’un père qui garde, dans ses yeux, le secret d’un peuple effacé.
À suivre dans l’épisode II : La maison aux manuscrits cachés.