Abdessamad Benchrif*
La commission provisoire chargée de la gestion du secteur de la presse et de l’édition, ainsi que les relais sur lesquels elle s’appuie et qui en constituent le socle solide, ont été mandatés en amont pour devenir l’allié et le partenaire assignés à des missions exceptionnelles. Parmi les plus importantes de ces missions figure l’embellissement de l’image du gouvernement, la présentation sous un jour favorable de ses pratiques et la justification de ses mesures, même lorsqu’elles manquent d’équité, privilégiant la propagande au détriment du professionnalisme.
C’est dans cette logique qu’elle a monopolisé la fonction d’avis, de consultation et de proposition auprès du ministère de tutelle, ouvrant la voie à une mainmise progressive sur l’ensemble du Conseil, tant dans sa structure que dans son orientation, sa politique, ses objectifs et ses décisions.
Et la voilà aujourd’hui qui confirme effectivement qu’elle est investie de missions exceptionnelles, après la bombe médiatique déclenchée par le journaliste Hamid El Mahdaoui.
Ce qui rend l’affaire particulièrement grave, c’est que la commission se transforme en un appareil de dissuasion, d’accusation et de sanction, s’arrogeant le droit de décider qui est journaliste et qui ne l’est pas. Certains de ses membres ont même le sentiment de détenir des pouvoirs et une protection qui les placent au-dessus du contrôle et de la reddition des comptes, leur permettant d’exercer sur le secteur de la presse l’autorité qu’ils souhaitent.
Le plus inquiétant encore est que l’État en vienne à souffrir d’une forme de strabisme politique et d’un brouillage de vision, misant sur des profils et des trajectoires qui n’ont produit que tensions, dysfonctionnements, drames et conflits entre “frères ennemis”, allant jusqu’à transformer la presse en un champ de ruines.
Volontairement ou non, l’État — ou certaines de ses composantes — semble convaincu que ces profils disposent d’une légitimité professionnelle, historique et institutionnelle, et qu’ils seraient les mieux placés pour comprendre les intentions de l’État, traduire ses attentes en matière de paysage médiatique contrôlé et accompagner les réformes et les mutations que connaît le Maroc dans plusieurs domaines.
Cette approche n’est plus ni efficace ni pertinente à une époque où le monde a connu des transitions profondes et des transformations essentielles touchant divers niveaux et systèmes. Elle ne convainc plus dans un contexte social, politique, culturel et éducatif local marqué par l’instabilité, l’incertitude et la fragilité.
Elle n’a plus rien de séduisant ni d’attractif au moment où la presse marocaine se retrouve dans une situation tragique et désastreuse : les repères se sont brouillés, les valeurs se sont effondrées, les normes se sont disloquées, les règles professionnelles ont vacillé et l’éthique a été atteinte en plein cœur.
La diffamation est devenue un genre journalistique à part entière ; l’atteinte à la réputation, la diabolisation, la manipulation, la flatterie intéressée, les attaques contre les voix indépendantes et la fabrication d’accusations constituent désormais les priorités de plusieurs plateformes médiatiques.
Ainsi s’est imposé chez nous — selon une modélisation pour le moins singulière — une distinction entre des journalistes relevant de « l’axe du mal » et d’autres appartenant à « l’axe du bien ».
Ces derniers se persuadent qu’ils sont les seuls à pouvoir revendiquer la véritable nationalité au sens moral, et qu’ils exercent un rôle de sentinelle vigilante permettant aux institutions de l’État de fonctionner en sécurité et de faire tourner leurs rouages dans la sérénité.
Quant à ceux qui s’écartent du chœur de la narration officielle, on les dépeint comme dépourvus du moindre souffle patriotique, étrangers aux valeurs et aux significations nobles que cette notion devrait incarner dans les cœurs et les esprits.
Nous avons perdu un temps précieux dans la démolition et la destruction institutionnelle.
Les responsables du secteur médiatique — à tous les niveaux — ont commis des fautes graves, s’y sont obstinés de manière surprenante et ont défendu des cadres dont tout le parcours professionnel s’est résumé à avorter les opportunités, à s’acharner contre les compétences, à les étouffer ou à se venger d’elles.
Ces responsables ont même mobilisé des milices de réserve chargées d’achever l’œuvre de sabotage, de défiguration et de nuisance.
Il est temps de mettre un terme à cette hémorragie et à cette scène absurde, et de permettre au train du changement et de la réforme réelle d’avancer sur une voie sûre.
Mais ce train a besoin d’un conducteur qualifié et compétent.
Si l’on considère que le train symbolise ici le secteur de la presse, qu’elle soit publique ou privée, alors pour qu’il puisse évoluer vers une situation meilleure — malgré les difficultés objectives liées au modèle économique en vigueur et aux effets de la révolution technologique — il lui faut une volonté explicite et une décision politique claire de la part de l’État.
Je parle ici à partir d’une expérience professionnelle de près de quarante ans, durant laquelle j’ai exercé divers genres journalistiques, alterné entre presse écrite et audiovisuel, et assumé des responsabilités de gestion au sein de chaînes publiques.
Autrement dit, mes propos ne sont ni lancés à la légère ni détachés du réel : j’ai été le témoin direct d’une époque entière.
Ce que le projet de loi visant à réorganiser le Conseil national de la presse a suscité comme débat et réactions au sein du corps journalistique ainsi que dans les milieux politiques et des droits humains — lesquels l’ont qualifié de recul en matière de droits et d’atteinte au principe de l’autorégulation — montre que, quelle que soit l’ingéniosité, l’habileté ou l’imagination d’un responsable, l’élaboration d’un projet de loi en dehors d’une démarche participative et des règles démocratiques rend presque impossible la production d’un texte convaincant, équilibré et exempt de failles, tant sur la forme que sur le fond.
Or, il semble que le jeune ministre Mehdi Bensaid ait eu une opinion différente, se contentant de sa propre vision et de ce que lui a proposé — ou dicté — la commission provisoire dont il a épousé les positions et adopté l’approche au point de s’y fondre entièrement.
Il aurait été souhaitable que chez les différents responsables, acteurs, membres du gouvernement et institutions de l’État se cristallisent des convictions orientées vers l’avenir, comprenant que cet avenir exige des mentalités, des parcours et des expériences capables d’offrir persuasion, effort, innovation et renouveau.
Ce qui nous attend impose en effet de faire preuve d’un sens élevé des responsabilités et d’un véritable esprit patriotique, loin des intérêts étroits, des tiraillements politiciens ou syndicaux et des surenchères qui ne produisent que dysfonctionnements et blocages.
Il existe des constantes démocratiques et constitutionnelles, ainsi que des acquis et des avancées engrangés par le secteur de la presse au fil de différentes étapes.
Il existe aussi des luttes et des sacrifices consentis par plusieurs générations pour défendre la liberté et l’indépendance de la presse.
Il existe enfin les ambitions et les attentes des professionnels, tout comme les défis d’un monde qui change à un rythme vertigineux.
Nous nous interrogeons ici : les auteurs du projet ont-ils tenu compte de l’ensemble de ces données ? Ont-ils réfléchi aux répercussions, aux conséquences et aux fractures, divisions ou conflits qu’un tel texte pourrait provoquer — des fractures dont nous n’avons absolument pas besoin ?
Lors de l’élection du Conseil national de la presse en 2018, j’ai eu l’honneur de conduire la liste « Loyauté et Responsabilité ». Cette candidature portait un objectif stratégique et vital : impulser une dynamique de réforme englobant toutes les composantes du champ médiatique, et poser des questions essentielles sur l’unité et la cohésion du corps journalistique ainsi que sur l’avenir de la profession, qu’il s’agisse d’organisation, de pratiques, de lois, de normes, d’éthique, de qualité ou de crédibilité.
Elle visait aussi à interroger la place et le rôle de la presse au sein de la société.
Indépendamment des circonstances qui ont entouré la naissance du premier Conseil de la presse au Maroc, le projet actuellement examiné par la deuxième chambre n’est pas le fruit de consultations préalables à dimension démocratique et pluraliste.
Sa structure a été assemblée dans des « unités industrielles secrètes » fonctionnant de nuit, loin des regards, écartant les consultations initiales et les règles de la démocratie participative.
Cela impose qu’il soit écarté et remplacé par un autre projet répondant aux exigences de transparence, de démocratie et de responsabilité.
On ne peut pas détruire un secteur, ternir l’image du Maroc et replonger dans les années de plomb et de l’intimidation médiatique et politique simplement pour satisfaire certains individus ou certaines parties.
L’intérêt du pays et celui de la presse sont plus importants, et doivent passer avant tout.
Quant à la commission provisoire chargée de gérer les affaires du secteur de la presse et de l’édition, il apparaît — au regard de plusieurs développements récents — qu’elle devrait être dissoute en raison des pratiques graves attribuées à son Comité d’éthique et des affaires disciplinaires.
Ce comité, rappelons-le, ne dispose plus d’aucune base juridique, sa légitimité ayant expiré avec la fin de son mandat.
Les révélations contenues dans l’enregistrement vidéo publié par notre collègue Hamid El Mahdaoui — et les faits choquants qu’il met au jour — portent un coup direct à l’intégrité de la procédure disciplinaire, au respect de la loi et à la dignité même de la profession journalistique.
En conséquence, une décision immédiate s’impose : la dissolution du Conseil national de la presse, désormais privé de toute légitimité juridique, éthique et institutionnelle.
Il ressort des extraits divulgués — tels qu’ils apparaissent dans la vidéo — qu’ils comportent une collusion explicite et un scénario préparé visant à priver un journaliste de la carte professionnelle et à empêcher le média qu’il dirige de bénéficier du soutien public, selon une logique de représailles totalement étrangère aux règles juridiques.
Plus grave encore, certains membres de la commission laissent entendre qu’ils pourraient user de leur influence pour peser sur la justice et tenter d’impliquer la Présidence du Ministère public dans un règlement de comptes professionnel.
Dans ce contexte, le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mehdi Bensaid, est tenu de fournir les éclaircissements nécessaires sur ce dérapage éthique et juridique sans précédent.
Ce sur quoi il faut insister aujourd’hui, c’est la nécessité de mettre fin au massacre qui se commet au grand jour contre la presse et les journalistes, sous les yeux de l’opinion publique.
Quant à s’acharner sur El Mahdaoui, tenter de l’écraser, de briser son moral, de lui couper ses moyens de subsistance et de le présenter comme l’incarnation du mal, cette stratégie est vaine et révèle des mentalités inversées, opposées à la logique du XXIᵉ siècle.
Dans le Maroc d’aujourd’hui, alors que le pays se prépare à plusieurs échéances nationales, continentales et internationales, il serait attendu du gouvernement, des institutions et des décideurs qu’ils concentrent leur réflexion sur les moyens de renforcer le pays, de consolider sa cohésion et de lui permettre de présenter un modèle solide.
Il est à la fois douloureux et préoccupant d’assister à ce laisser-aller qui frappe la profession journalistique, avec l’intention manifeste de la fragiliser et de la porter un coup fatal.
Nous avons touché le fond : misère, dégradation professionnelle, désertification intellectuelle, stérilité créative, sécheresse culturelle à tous les niveaux, confusion des notions, diffusion de mensonges et de faits fabriqués, chantage, diffamation, accusations de trahison, insultes, harcèlement, dénigrement, propagande grossière et mise en scène outrancière d’institutions et de personnes.
C’est une chute généralisée, un effondrement retentissant, et l’étouffement de toute initiative susceptible de contribuer au progrès, au développement, à l’éclairage et au renouveau.
- Journaliste et écrivain