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L’arabe effacé des écoles espagnoles, un symptôme d’un malaise plus profond

25 novembre 2025 - 09:08

Les débats qui traversent aujourd’hui l’Espagne ne portent pas seulement sur l’enseignement d’une langue. Ils renvoient à une tension souterraine qui travaille la société et qui s’exprime à travers une course politique où la cohésion se fragilise au rythme d’un discours identitaire qui gagne en bruit. Ce qui se joue avec la remise en cause du programme d’enseignement de l’arabe et de la culture marocaine va bien au-delà d’un différend administratif. C’est un révélateur de la manière dont l’Espagne affronte sa diversité, ses peurs, ses fractures et ses héritages.

Ce programme, né en 2012 sous un gouvernement conservateur, s’inscrivait dans une logique de coopération culturelle bilatérale. Il reposait sur une idée simple : renforcer les ponts éducatifs entre deux sociétés profondément liées par l’histoire humaine, les dynamiques migratoires contemporaines et la réalité démographique des salles de classe espagnoles. Un objectif modeste et pragmatique. L’initiative a fonctionné durant plus d’une décennie sans provoquer crispations majeures. Elle a attiré près de huit mille élèves dans quatre cents établissements et mobilisé chaque année plusieurs centaines d’enseignants venus encadrer cet apprentissage.

La situation actuelle raconte autre chose. Les décisions prises par Madrid et Murcie, suivies de signaux hésitants dans d’autres communautés, témoignent d’un climat où les pressions idéologiques influencent des choix éducatifs qui, par le passé, reposaient sur des considérations de pédagogie, d’intégration et de coopération. Le glissement est visible. Une partie de la droite espagnole suit l’agenda de Vox sans toujours reconnaître qu’elle en épouse les codes. Le poids électoral croissant de ces forces conditionne les alliances territoriales et les marges de manœuvre institutionnelles. Ce phénomène concerne déjà plusieurs régions et pourrait toucher davantage de territoires lorsque se rapprocheront les prochaines échéances électorales.

Dans un pays marqué par une immigration marocaine ancienne et structurante, la mise en question de ce programme agit comme un signal ambigu. D’un côté, les autorités éducatives de régions comme Aragón, le Pays basque ou la Galice rappellent que l’enseignement de l’arabe n’a jamais posé problème. De l’autre, certaines consejerías choisissent la prudence en raison d’actes d’hostilité contre des centres scolaires, situation qui conduit la Generalitat de Catalogne à demander la confidentialité de la liste des établissements concernés. Le fait même d’envisager le retrait d’un programme pour éviter des intimidations montre que le débat a quitté le cadre éducatif pour glisser vers une arène idéologique dominée par la peur du conflit culturel.

Ce climat touche des familles pour lesquelles cet enseignement ne représente pas un signe de repli identitaire mais un lien vivant avec une culture d’origine qui aide leurs enfants à mieux naviguer entre deux univers. Ces classes favorisent un rapport de confiance entre les établissements et des parents parfois démunis face à des démarches administratives ou linguistiques. Ce rôle de médiation constitue un atout discret mais réel pour la réussite scolaire. Les enseignants le constatent depuis des années. Les chiffres d’inscription témoignent d’une demande stable et d’une utilité quotidienne. Ce sont des données que personne ne conteste dans les centres éducatifs consultés.

L’offensive idéologique actuelle transforme ce paysage en question politique inflammable. Vox et d’autres groupes présentent ces cours comme un privilège indésirable ou une menace pour l’identité espagnole. La réalité montre pourtant qu’ils n’entraînent pas de dépenses significatives pour les communautés autonomes. Les salaires sont pris en charge par une fondation marocaine, les infrastructures appartiennent aux centres publics et les contenus complètent le cursus général sans s’y substituer. Le débat ne se situe donc pas dans le domaine budgétaire. Il se situe dans la construction d’un récit qui attribue aux minorités un rôle perturbateur alors qu’elles participent pleinement, avec leurs spécificités et leurs trajectoires, au tissu social espagnol.

Certains observateurs voient dans cette tension un effet collatéral de la polarisation nationale. La société espagnole traverse une phase où chaque symbole devient matière à confrontation. Le programme de langue arabe, parce qu’il touche à l’enseignement, à l’immigration et aux relations avec un pays voisin, se retrouve propulsé dans une bataille culturelle qui le dépasse. Les accords bilatéraux conclus il y a treize ans prévoyaient un cadre de coopération fondé sur la connaissance mutuelle. L’esprit initial consistait à renforcer des passerelles dans un monde ouvert, jamais à devenir un terrain de rivalité idéologique.

Le débat actuel révèle un autre enjeu. Il questionne la capacité des démocraties à tenir le cap d’une intégration sereine dans un contexte de crispation identitaire. L’Espagne, longtemps présentée comme un modèle de coexistence culturelle méditerranéenne, affronte des défis qui mettent à l’épreuve sa tradition d’ouverture. Les responsables politiques devront clarifier leurs positions et assurer que l’école reste un espace protégé de la tempête partisane. L’éducation porte toujours un projet de société. L’effacement progressif d’un programme comme celui-ci indiquerait que la peur l’emporte sur la raison et que la pression l’emporte sur l’intérêt général.

La stabilité sociale se construit à travers des décisions quotidiennes qui donnent forme au vivre-ensemble. L’avenir de ce programme en fait partie. Il engage une vision de l’Espagne où les enfants d’aujourd’hui, espagnols ou d’origine marocaine, grandiront avec la conviction que la culture est un pont et non un prétexte pour dresser des barrières.

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