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Ce qui s’est réellement passé le 23F : cinq clés pour comprendre sa portée et le débat politique

23 février 2026 - 22:54

Le gouvernement a annoncé ce lundi l’ouverture des archives secrètes relatives au coup d’État du 23 février 1981, à l’occasion de son 45ᵉ anniversaire. La décision dépasse le cadre strictement historique : elle touche à la transparence institutionnelle, aux alliances parlementaires de l’exécutif et à l’avenir d’une législation sur le secret d’État héritée de la dictature franquiste.

Quarante-cinq ans après la tentative de coup d’État qui a secoué la jeune démocratie espagnole, le président Pedro Sánchez a annoncé lundi que le gouvernement déclassifiera les archives secrètes liées au 23 février 1981. La mesure, effective à partir de mercredi avec sa publication au Boletín Oficial del Estado, ouvrira au contrôle public des documents comprenant les archives des services de renseignement de l’époque, le dossier judiciaire complet du procès tenu en 1982 ainsi que les communications entre la Maison royale et la Moncloa durant cette nuit décisive.

L’annonce a déclenché un vif débat politique qui divise le Parlement, non pas tant entre partisans et opposants à l’ouverture des archives — presque personne ne s’y oppose sur le plan historique — qu’autour de son interprétation et de sa portée. Le Parti populaire la qualifie d’« écran de fumée », tandis que la gauche et les alliés parlementaires du gouvernement l’applaudissent tout en la jugeant insuffisante, réclamant une réforme plus profonde de la Loi sur les secrets officiels en vigueur depuis 1968. Pour comprendre les enjeux, voici les cinq clés essentielles.

1. Que sont les documents du 23F et pourquoi restaient-ils classifiés ?

Le 23 février 1981, le lieutenant-colonel Antonio Tejero fit irruption avec des gardes civils dans l’hémicycle du Congrès des députés pendant le vote d’investiture de Leopoldo Calvo-Sotelo, tandis que le général Jaime Milans del Bosch déployait des chars dans les rues de Valence. Le coup échoua, en grande partie grâce à l’intervention du roi Juan Carlos I, mais nombre de ses aspects les plus sensibles — quels acteurs connaissaient le plan à l’avance, quel rôle précis jouèrent certaines institutions, quels enregistrements existent de cette nuit — n’ont jamais été pleinement éclaircis devant l’opinion publique.

La raison de cette opacité est d’ordre juridique : la Loi sur les secrets officiels de 1968, adoptée sous la dictature du général Francisco Franco, ne prévoit aucun délai automatique d’expiration pour les informations classifiées. Cela signifie que les documents peuvent rester secrets de manière indéfinie, sauf décision expresse du gouvernement en place. Des exécutifs successifs de différentes tendances politiques n’ont pas pris cette décision pendant quatre décennies. Sánchez, en choisissant le 45ᵉ anniversaire comme date symbolique, a décidé de franchir un pas que ses prédécesseurs avaient repoussé.

2. Quelles archives seront ouvertes et lesquelles resteront hors d’atteinte ?

La déclassification portera sur trois grands ensembles documentaires. Le premier est le dossier complet du procès, conservé au Tribunal suprême, composé de 89 volumes contenant des enregistrements originaux, des déclarations des impliqués et des interrogatoires. Le deuxième regroupe les archives du CESID — Centre supérieur d’information de la Défense, service de renseignement de l’époque — comprenant des documents internes et des transcriptions d’écoutes réalisées durant la nuit du coup, classées alors « secret-défense ». Le troisième ensemble concerne les communications de la Maison royale, de la Moncloa et les rapports de mobilisation des régions militaires.

Cependant, l’ouverture ne concerne pas d’autres dossiers que des partis comme le PNV ou EH Bildu réclament avec autant, voire plus d’insistance. Restent exclus les documents relatifs aux événements du 3 mars 1976 à Vitoria — où cinq syndicalistes furent tués lors de charges policières pendant la Transition —, l’affaire Mikel Zabalza — arrêté en 1985 et retrouvé mort dans la rivière Bidasoa —, ainsi que les archives liées aux crimes attribués aux Groupes antiterroristes de libération (GAL). Ces dossiers, plus récents mais également classifiés, demeurent soumis au secret officiel.

3. Pourquoi la droite parle-t-elle d’« écran de fumée » ?

La porte-parole du Parti populaire (PP) au Congrès, Ester Muñoz, a réagi fermement à l’annonce : « Encore un écran de fumée par jour. Toutes les étapes de l’effondrement total se succèdent », a-t-elle écrit sur le réseau social X. La critique du PP ne remet pas en cause la légitimité historique d’ouvrir les archives du 23F, mais conteste le moment choisi par Sánchez, interprétant la décision comme une manœuvre destinée à détourner l’attention des difficultés politiques rencontrées par l’exécutif en matière de gestion et d’alliances parlementaires.

Le contexte politique n’est pas anodin. L’annonce est intervenue quelques jours après qu’ERC, l’un des soutiens clés du gouvernement, a refusé de négocier le budget catalan en raison d’un désaccord sur l’IRPF, dans un contexte où les socialistes traversent plusieurs semaines compliquées sur le plan législatif. La secrétaire générale d’ERC, Elisenda Alamany, tout en saluant l’ouverture des archives, a accusé Sánchez d’avoir « sorti de son chapeau » la déclassification pour masquer ses problèmes de « gestion et de leadership ». Le fait que cette critique vienne également de la gauche indépendantiste renforce la lecture que le PP tente d’imposer dans le débat public.

4. Pourquoi la gauche et les alliés du gouvernement jugent-ils la mesure insuffisante ?

Sumar, Izquierda Unida et Podemos ont salué l’annonce, tout en exprimant immédiatement des réserves. La vice-présidente Yolanda Díaz l’a qualifiée d’« acte de responsabilité envers notre passé », mais le ministre de la Culture Ernest Urtasun, porte-parole de Sumar, a demandé d’accélérer l’étape suivante : la réforme de la loi sur les secrets. Le coordinateur fédéral d’IU, Antonio Maíllo, a été plus direct : « Il manque l’approbation d’une nouvelle Loi sur les secrets officiels. Nous sommes encore soumis à la loi franquiste de 1968, et c’est celle-là qu’il faut changer avant la fin de la législature. »

Les partis nationalistes basques, PNV et EH Bildu, ont été les plus exigeants. Selon eux, la déclassification du 23F ne peut être un épisode isolé : ils réclament l’ouverture d’archives concernant d’autres épisodes douloureux de l’histoire récente. La porte-parole de Bildu, Mertxe Aizpurua, a reconnu que la mesure était « une bonne nouvelle » et qu’elle « démontre qu’avec une volonté politique il est possible de lever le secret », mais elle a appelé le gouvernement à appliquer cette logique aux dossiers du 3 mars à Vitoria, à l’affaire Zabalza et aux crimes des GAL.

5. La Loi sur les secrets officiels de 1968 : le véritable débat en suspens

La norme qui régit ce qui peut être maintenu secret en Espagne a 58 ans et fut adoptée sous la dictature franquiste. La Loi sur les secrets officiels de 1968 ne prévoit pas de délais automatiques pour la déclassification, ce qui permet à des documents d’intérêt historique et démocratique de rester indéfiniment inaccessibles au public. Cette architecture juridique, critiquée depuis des décennies par des historiens, des journalistes et des organisations de transparence, contraste avec les cadres normatifs de la plupart des démocraties européennes, où la déclassification progressive et automatique constitue la règle.

Le gouvernement a approuvé l’été dernier son propre projet de Loi sur l’information classifiée, qui introduit une déclassification automatique après 35 ans — prorogeable exceptionnellement jusqu’à 45 ans — et vise à concilier protection de la sécurité nationale et droit des citoyens à l’information. Toutefois, l’initiative est bloquée depuis des mois au Congrès. Le PNV et d’autres partis ont présenté des propositions similaires lors de plusieurs législatures sans jamais parvenir à les faire adopter. La déclassification du 23F relance donc le débat avec force, mais une question fondamentale reste sans réponse : quand l’Espagne se dotera-t-elle d’une loi sur le secret d’État à la hauteur du XXIᵉ siècle ?

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