L’inculpation de l’ancien président du gouvernement espagnol José Luis Rodríguez Zapatero par l’Audience nationale pour des faits présumés de trafic d’influence et d’organisation criminelle a remis sous les projecteurs onze années de médiation entre le chavisme et l’opposition vénézuélienne. L’affaire relie plus d’une cinquantaine de voyages à Caracas à un réseau de blanchiment d’argent mis au jour par la France et la Suisse, au sauvetage de 53 millions d’euros accordé à la compagnie aérienne Plus Ultra et à une commission rogatoire adressée aux États-Unis.
L’enquête qui fait de José Luis Rodríguez Zapatero le premier ancien chef du gouvernement de la démocratie espagnole à être poursuivi pénalement ne trouve pas son origine dans une dénonciation politique ni dans une plainte partisane. Elle est née d’une demande de coopération judiciaire formulée par la France et la Suisse en juillet 2024, alertant les autorités espagnoles de l’existence d’un réseau international de blanchiment de capitaux ayant des ramifications en Espagne et des liens avec des hommes d’affaires vénézuéliens proches du régime de Nicolás Maduro. Ce fil d’enquête a conduit, treize mois plus tard, jusqu’au nom de l’ancien président, convoqué pour être entendu le 2 juin par le juge José Luis Calama, de l’Audience nationale.
Ce qui suit vise à ordonner les principaux éléments d’un dossier d’une extraordinaire complexité, dans lequel coexistent une activité de médiation ayant produit des résultats humanitaires vérifiables et une enquête judiciaire portant sur de supposés paiements irréguliers transitant par une société de conseil intermédiaire. Zapatero nie les accusations et affirme que tous les paiements perçus sont parfaitement légaux.
1. Le « Plan Z » : la dernière proposition pour écarter Maduro
En novembre 2024, alors que Maduro répondait par un seul mot — « jamais » — à ceux qui suggéraient son départ du pouvoir, Zapatero s’est rendu au palais de Miraflores accompagné de Jorge et Delcy Rodríguez, deux figures de confiance du président vénézuélien.
Au cours de cette réunion, jusqu’alors inconnue du public, l’ancien dirigeant espagnol a présenté ce qui était appelé le Plan Z : une réforme constitutionnelle réduisant le mandat présidentiel de six à quatre ans, créant la fonction de Premier ministre pour assurer la gouvernabilité et reléguant Maduro à une présidence essentiellement symbolique, sur le modèle de certaines démocraties européennes. Le projet incluait également une loi d’amnistie.
Maduro a écouté, acquiescé, puis mis fin à la rencontre sans donner de réponse concrète. Il a agi de la même manière face aux propositions formulées parallèlement par la Colombie, le Brésil et les États-Unis, qui lui offraient différentes portes de sortie vers Cuba, la Russie ou le Qatar.
Le dirigeant vénézuélien n’a finalement pas quitté Miraflores de son plein gré : un commando militaire américain a lancé une opération nocturne à Caracas et l’a transféré, vêtu d’un simple survêtement Nike gris, vers une prison de Brooklyn. Le Plan Z fut l’une des dernières initiatives de Zapatero dans ce qui est décrit par son entourage comme une véritable obsession personnelle.
2. Une décennie de voyages, de libérations de prisonniers et d’usure politique
La médiation de Zapatero au Venezuela débute en 2015, lorsque la Table de l’unité démocratique (MUD), principale coalition de l’opposition, l’invite comme observateur électoral.
Depuis lors, il s’est rendu plus de cinquante fois à Caracas : quinze voyages en 2016, quatorze en 2017, auxquels s’ajoutent neuf déplacements en République dominicaine où il a animé une table de négociation, puis six voyages en 2018. Les années suivantes, la fréquence de ses déplacements diminue progressivement, à mesure qu’une partie de l’opposition la plus radicale commence à voir d’un mauvais œil sa proximité avec le chavisme.
L’argument le plus difficile à contester en faveur de son action demeure la liste des prisonniers politiques libérés grâce à son intervention. Parmi les cas les plus récents figurent la défenseure des droits humains Rocío San Miguel, l’ancien ministre et général Miguel Rodríguez Torres ou encore l’ancien candidat présidentiel Enrique Márquez.
Ricardo Albacete, entrepreneur d’opposition emprisonné pendant six mois après avoir fabriqué le véhicule de campagne de María Corina Machado, résume cette réalité sans ambiguïté :
« J’adore María Corina, je veux qu’elle devienne présidente. Mais cela ne m’empêche pas de remercier Zapatero et de penser que c’est quelqu’un de bien. »
Dans l’entourage de Machado, en revanche, il est souvent décrit comme le diable.
3. L’enquête : trafic d’influence et la société Análisis Relevante
Le juge Calama considère Zapatero comme le dirigeant présumé d’« une structure stable et hiérarchisée de trafic d’influence » destinée à obtenir des avantages économiques par des interventions auprès d’institutions publiques au profit de tiers, principalement en faveur de la compagnie aérienne Plus Ultra.
Le lien entre l’ancien président et la compagnie n’est pas direct. Il passe par Julio Martínez Martínez, entrepreneur proche de Zapatero avec lequel il avait l’habitude de courir, et propriétaire de la société de conseil Análisis Relevante.
Cette entreprise a reçu d’importantes sommes d’argent de Plus Ultra et a ensuite effectué divers transferts vers l’entourage de Zapatero, notamment des paiements dépassant un demi-million d’euros à Whathefav SL, société appartenant à ses deux filles.
Les enquêteurs de l’Unité de délinquance économique et fiscale (UDEF) ont découvert dans un carnet de Martínez plusieurs notes relatives à ses voyages avec Zapatero au Venezuela. Sur l’une des pages figurait, de sa propre écriture, la mention : « Plan Z ».
L’ordonnance judiciaire mentionne également 37 paiements totalisant 649.552 euros, effectués par la société Thinking Heads Group SL, comme des avantages présumés acheminés vers Zapatero.
L’ancien président conteste tout caractère illicite à ces versements et prépare sa défense depuis qu’il a appris sa mise en examen, le 19 mai, date à laquelle il a annulé un déplacement prévu à Caracas.
4. L’origine de la procédure : France, Suisse et réouverture du dossier Plus Ultra
L’affaire ne trouve pas son origine en Espagne.
En juillet 2024, les autorités françaises et suisses ont sollicité la coopération judiciaire espagnole dans le cadre d’une enquête sur un réseau de blanchiment de capitaux reliant l’Amérique latine, l’Europe et plusieurs paradis fiscaux via des sociétés écrans.
Les enquêteurs européens avaient identifié des connexions avec des hommes d’affaires vénézuéliens ainsi qu’avec le détournement présumé de fonds destinés aux programmes alimentaires subventionnés du gouvernement Maduro, connus sous le nom de CLAP (Comités locaux d’approvisionnement et de production). Ils ont également relevé des liens avec des opérations de vente d’or de la Banque du Venezuela réalisées par l’intermédiaire d’une société basée aux Émirats arabes unis.
Trois mois plus tard, le parquet anticorruption espagnol a demandé des informations complémentaires à ces pays, après avoir identifié des éléments en lien avec une enquête classée sans suite en janvier 2023 par le tribunal d’instruction n°15 de Madrid pour vice de procédure. Cette enquête portait sur le sauvetage public de 53 millions d’euros accordé à Plus Ultra en 2020.
En novembre 2025, le parquet anticorruption demandait l’ouverture d’investigations en Espagne contre plusieurs gestionnaires du réseau et concentrait son attention sur Julio Martínez Martínez et sa société Análisis Relevante, considérée comme le maillon ayant conduit les enquêteurs jusqu’à Zapatero.
5. La dimension internationale : la commission rogatoire adressée à Washington
Le juge Calama a adressé une commission rogatoire aux autorités américaines afin d’obtenir des informations sur plusieurs personnes mises en cause dans une procédure distincte toujours couverte par le secret de l’instruction.
Ce n’est pas la première coopération avec Washington dans cette affaire. Le Homeland Security Investigations (HSI) américain avait déjà transmis à la police espagnole le contenu d’un téléphone saisi à l’homme d’affaires Rodolfo Reyes Rojas, ancien propriétaire de Plus Ultra. Les messages retrouvés constituent aujourd’hui l’un des principaux éléments à charge mentionnés dans l’ordonnance judiciaire.
Les ramifications financières aux États-Unis ne s’arrêtent pas là. Julio Martínez Martínez possède des fonds dans une institution financière de Miami ayant enregistré des mouvements d’environ 200.000 euros en 2025, même si les enquêteurs précisent que ces sommes ne sont pas, à ce stade, liées au sauvetage de Plus Ultra.
L’ordonnance souligne également que les principaux clients de Sofgestor, une autre société visée par l’enquête, sont des entreprises établies aux États-Unis et liées au Venezuela.
La commission rogatoire vise à compléter cette cartographie financière dans un dossier dont la dimension internationale en fait déjà l’une des enquêtes les plus complexes jamais menées contre un ancien chef du gouvernement espagnol depuis le retour de la démocratie.