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Le Maroc investit, mais pour quels emplois ?

09 août 2026 - 07:35

Le rapport annuel 2025 du CESE met en lumière un paradoxe préoccupant : la croissance s’accélère et les grands chantiers se multiplient, mais leurs effets sur l’emploi, le pouvoir d’achat et la cohésion territoriale demeurent insuffisants.

Le Maroc ne manque ni de projets ni d’investissements. Il construit, modernise ses infrastructures, développe son industrie, attire davantage de capitaux étrangers et prépare activement les grandes échéances de 2030. Avec une croissance de 4,9 % en 2025, près de 19,8 millions de visiteurs et une progression de 74,3 % des investissements directs étrangers, le Royaume affiche des résultats dont il peut légitimement se prévaloir.

Mais le rapport annuel du Conseil économique, social et environnemental pose, derrière ces performances, une question autrement plus décisive : que produit réellement cette croissance dans la vie des Marocains ?

La réponse est moins brillante que les indicateurs macroéconomiques. Le CESE relève que l’économie marocaine crée de moins en moins d’emplois par point de croissance. Entre 2021 et 2025, près de 1 704 milliards de dirhams ont été investis pour environ 400 000 créations nettes d’emplois. L’élasticité de l’emploi à la croissance n’est que de 0,23 : un point supplémentaire de croissance ne génère que 0,23 % d’emplois supplémentaires.

Ce chiffre résume à lui seul le problème. Le Maroc investit beaucoup, mais le rendement social de cet investissement reste faible.

En 2025, l’économie a certes créé 193 000 emplois nets. Cependant, le chômage n’a reculé que marginalement, de 13,3 % à 13 %. Il atteint toujours 37,2 % chez les jeunes de 15 à 24 ans, 20,5 % chez les femmes et 19,1 % parmi les diplômés. La durée moyenne du chômage est passée de 31 à 33 mois. Plus révélateur encore, 46 % des salariés travaillent sans contrat formalisant leur relation avec leur employeur.

Il ne suffit donc plus de compter les emplois. Encore faut-il examiner leur durée, leur rémunération, leur qualification et les droits auxquels ils donnent accès.

Cette faiblesse ne relève pas d’un simple décalage conjoncturel. Elle résulte de la structure même du modèle productif. Une part importante des investissements se concentre dans des secteurs fortement capitalistiques, capables de produire de la croissance sans absorber suffisamment de main-d’œuvre. Dans le même temps, l’intégration locale des chaînes de valeur reste limitée, les très petites et moyennes entreprises peinent à accéder au financement et à la commande publique, tandis que l’économie informelle continue d’occuper près du tiers de la main-d’œuvre non agricole.

Le risque serait alors de voir émerger un Maroc économiquement performant dans ses vitrines, mais socialement fragile dans ses fondations.

Les investissements programmés en vue de la Coupe du monde 2030 illustrent parfaitement cette tension. Ils atteindraient près de 190 milliards de dirhams entre 2024 et 2030, soit 11,9 % du PIB de 2024. Ces chantiers constituent une occasion historique de moderniser les transports, les aéroports, les équipements urbains, les infrastructures touristiques et hospitalières.

Mais une infrastructure ne garantit pas, à elle seule, le développement. Un stade peut être achevé dans les délais sans transformer durablement l’économie locale. Une ligne ferroviaire peut améliorer la mobilité sans intégrer les petites entreprises de son territoire. Un chantier peut créer des milliers de postes temporaires, puis laisser derrière lui des travailleurs précaires et des collectivités endettées.

Le CESE met justement en garde contre des emplois limités à la période de préparation des grands événements, concentrés dans des services à faible valeur ajoutée ou correspondant à de simples transferts de main-d’œuvre entre secteurs. Il alerte également sur l’éventuel effet d’éviction que l’investissement public pourrait exercer sur le financement des entreprises privées, notamment les TPME.

La véritable réussite de 2030 ne se mesurera donc pas seulement à la qualité des stades ou à la ponctualité des trains. Elle se mesurera au nombre d’entreprises marocaines intégrées aux marchés, aux compétences transmises, aux emplois qualifiés pérennisés et aux territoires durablement désenclavés.

Le Maroc n’a pas à choisir entre les infrastructures et le social. Il doit faire des infrastructures un instrument du progrès social. Cela suppose d’évaluer chaque grand projet en fonction de ses retombées concrètes : contenu local, emplois durables, formation, productivité, participation des TPME et réduction des disparités territoriales.

Une croissance qui ne crée pas assez d’emplois finit par créer autre chose : de la frustration, de la défiance et le sentiment que la prospérité annoncée demeure inaccessible.

Le défi n’est plus simplement d’investir davantage. Il est de faire en sorte que chaque dirham investi produise aussi de l’autonomie, de la dignité et de la confiance.

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