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L’Espagne face à un Maroc qui n’existe plus

13 août 2026 - 22:10

L’entrée massive de dizaines de milliers de Marocains à Ceuta a provoqué en Espagne un choc compréhensible. L’ampleur de l’événement, les vies perdues, la présence de milliers de mineurs, la saturation des services publics et les interrogations sur l’attitude des autorités marocaines exigeaient une réponse ferme, coordonnée et transparente.

Mais une crise bien réelle peut aussi être interprétée à travers des représentations trompeuses. C’est précisément ce qui s’est produit lorsqu’une partie du discours politique et médiatique espagnol a cessé de parler de migrants, de responsabilités et de coopération frontalière pour renouer avec des termes tels qu’« invasion », « assaut », « Reconquête » et « acte de guerre ».

Ces mots ne sont pas innocents. Ils puisent dans un vieil imaginaire espagnol où le « Maure » apparaît, encore et toujours, comme une menace venue du Sud. Le problème n’est pas seulement que ce vocabulaire puisse alimenter le racisme à l’égard des Marocains. Il empêche également l’Espagne de comprendre le pays qui lui fait face.

Car le Maroc a changé. Et quiconque continue de regarder le Maroc de 2026 avec les yeux de 711, d’Anoual ou du Protectorat espagnol finira par se tromper aussi bien sur les Marocains que sur les intérêts mêmes de l’Espagne.

Une histoire commune, pas une guerre de treize siècles

Les relations entre le Maroc et l’Espagne n’ont commencé ni avec l’immigration, ni avec la Marche verte, ni avec les dernières crises diplomatiques. Elles se sont construites au fil des siècles, façonnées par la proximité géographique, les conflits, les échanges, les migrations et les influences réciproques.

L’arrivée de Tariq Ibn Ziyad dans la péninsule Ibérique en 711 occupe une place centrale dans la mémoire historique espagnole. Mais la présenter comme la première invasion marocaine de l’Espagne relève de l’anachronisme : ni le Maroc ni l’Espagne n’existaient alors en tant qu’États-nations. L’armée de Tariq était composée majoritairement d’Amazighs et agissait dans le cadre de l’expansion du califat omeyyade.

Al-Andalus ne peut pas davantage être réduit à huit siècles d’occupation étrangère. Ce fut une réalité politique propre à la péninsule, marquée par les guerres et les inégalités, mais aussi par les alliances entre musulmans et chrétiens, la circulation des savoirs, les métissages, les rivalités internes et des contributions décisives à la culture européenne.

Ce que l’on appelle la Reconquête est ensuite devenu l’un des grands récits fondateurs de l’Espagne : une patrie chrétienne, perdue en 711, aurait progressivement reconquis son territoire jusqu’à la chute de Grenade en 1492. Ce récit possède une immense force symbolique, mais il simplifie un Moyen Âge infiniment plus complexe.

Un fait est pourtant moins présent dans l’imaginaire espagnol : cinq ans après la chute de Grenade, l’Espagne occupa Melilla. Après avoir expulsé les musulmans de la péninsule, les monarchies ibériques portèrent leur expansion militaire sur l’autre rive du détroit.

Dès lors, l’histoire ne suivit pas une direction unique. Il y eut des incursions et des corsaires maghrébins, mais aussi des occupations espagnoles. Il y eut les peurs espagnoles face au Sud, mais également des populations marocaines soumises au colonialisme européen. Il y eut Anoual, qui demeure une plaie ouverte dans la mémoire espagnole, mais il y eut aussi une guerre dévastatrice pour les habitants du Rif, notamment l’emploi d’armes chimiques dont les conséquences restent profondément ancrées dans la mémoire rifaine.

L’Espagne se souvient des soldats morts à Anoual. Le Maroc se souvient des montagnes bombardées et de la résistance d’Abdelkrim El Khattabi. Ces deux mémoires appartiennent à une même histoire, même si, pendant trop longtemps, chaque pays n’a enseigné que sa propre souffrance.

Le « Maure » inventé par l’Espagne

Le mot « Maure » n’a pas toujours désigné la même personne. Selon les époques, il a servi à nommer le musulman médiéval, le Morisque, le Nord-Africain, le Rifain résistant à l’occupation, le soldat des Regulares ayant combattu aux côtés de Franco et, plus récemment, l’immigré marocain.

Le sujet a changé, mais certains attributs ont survécu : fanatique, violent, arriéré, sexuellement menaçant, déloyal et envahisseur.

La guerre civile espagnole a renforcé cette représentation de manière paradoxale. Franco se présentait comme le défenseur de l’Espagne catholique tout en utilisant des dizaines de milliers de soldats marocains contre d’autres Espagnols. La propagande républicaine reprit alors l’image effrayante du « Maure » pour dénoncer les atrocités de l’armée insurgée. Le Marocain fut de nouveau représenté comme le barbare traversant le détroit, alors même qu’il avait été recruté, transporté et commandé par des militaires espagnols.

Le stéréotype survécut à la fin du Protectorat. Il réapparut lors de la Marche verte, dans les différends autour de Ceuta et Melilla, pendant le conflit de l’îlot Persil, puis à l’occasion des crises migratoires successives. Le voici de nouveau à l’œuvre aujourd’hui.

Mais les imaginaires ne sont pas des maladies héréditaires. Les Espagnols d’aujourd’hui n’ont pas peur du Maroc parce qu’ils conserveraient biologiquement le souvenir de 711. Ce sont certains discours politiques, éducatifs et médiatiques qui sélectionnent des fragments du passé et les mobilisent pour interpréter le présent.

Il est donc parfaitement légitime de parler de crise migratoire, de frontière débordée ou de responsabilités marocaines. Ce qui devient dangereux, c’est de transformer des dizaines de milliers de personnes — parmi lesquelles de nombreux mineurs — en une armée et d’attribuer à tout un peuple une volonté de conquête.

Le Maroc n’est plus le pays du Protectorat

Une partie de l’Espagne continue de regarder le Maroc avec un mélange de paternalisme, de crainte et de sentiment de supériorité. Elle l’imagine comme un voisin pauvre dont l’unique fonction serait d’empêcher l’arrivée des migrants, d’acheter des produits espagnols et d’accepter les décisions prises au nord du détroit.

Ce Maroc-là n’existe plus.

Le Maroc actuel est un État qui a diversifié ses relations internationales, renforcé sa présence en Afrique et développé des alliances stratégiques avec les États-Unis, la Chine, l’Union européenne, les pays du Golfe et de nombreux États africains. Il a investi dans les infrastructures portuaires, l’industrie automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables, le transport ferroviaire et son rayonnement financier.

Le port de Tanger Med, l’industrie automobile, le train à grande vitesse, les projets énergétiques et la présence croissante des entreprises marocaines en Afrique ne relèvent pas de la propagande. Ils témoignent d’une transformation économique et géopolitique que l’Espagne aurait tort de sous-estimer.

Le Maroc n’accepte plus avec la même docilité les hiérarchies héritées de l’époque coloniale. Il défend ses intérêts, diversifie ses alliances et aspire à être reconnu comme une puissance régionale. On peut l’approuver ou le déplorer, mais l’ignorer ne le fera pas disparaître.

Cela ne signifie pas qu’il faille idéaliser le Maroc.

Le pays reste confronté à de profondes inégalités sociales et territoriales. De nombreux jeunes ne trouvent pas de perspectives à la hauteur de leur formation. Le chômage, la corruption, les défaillances des services publics, les limites de la participation politique et la répartition très inégale des fruits de la croissance persistent. Des régions comme le Rif continuent de se sentir éloignées des centres de décision.

Le départ désespéré de tant de jeunes vers Ceuta ne constitue pas une preuve de la réussite du modèle marocain. Il en révèle au contraire les insuffisances.

Un pays ne peut pas célébrer ses autoroutes, ses ports et ses grands projets alors qu’une partie de sa jeunesse juge plus raisonnable de risquer sa vie en mer que d’y rester. La modernisation des infrastructures ne saurait remplacer la justice sociale, la confiance dans les institutions et l’espoir en l’avenir.

Mais reconnaître ces problèmes n’autorise pas à réduire le Maroc à ses échecs. L’Espagne connaît elle aussi les inégalités, le chômage des jeunes, la polarisation et la crise de confiance. Personne n’accepterait pourtant que toute sa réalité soit définie à partir de ses seules défaillances.

Ni ennemi éternel ni simple gendarme

L’Espagne est en droit d’exiger du Maroc des explications claires sur ce qui s’est passé à Ceuta. La coopération entre voisins ne peut pas consister à ouvrir ou à fermer la frontière au gré des tensions diplomatiques. Les êtres humains ne peuvent servir d’instruments de pression, encore moins lorsqu’il s’agit de mineurs.

Le Maroc, de son côté, est en droit d’exiger que ses citoyens soient traités conformément à la loi et dans le respect de leur dignité. Une entrée irrégulière n’abolit pas les droits fondamentaux et ne transforme pas automatiquement celui qui franchit la frontière en délinquant, en envahisseur ou en ennemi.

Les relations entre les deux pays doivent s’affranchir de deux fictions également préjudiciables.

La première est la fiction romantique d’une amitié exemplaire. Le Maroc et l’Espagne ne sont pas amis au sens sentimental du terme. Ce sont deux États voisins, liés par des intérêts communs, traversés par d’importants désaccords et engagés dans une interdépendance qui les oblige à négocier en permanence.

La seconde est la fiction d’une hostilité inévitable. La géographie ne condamne pas les deux pays à répéter leurs guerres. Le détroit peut constituer une frontière, mais il est également un espace partagé par le commerce, l’énergie, la sécurité, la culture, les familles et les migrations.

L’Espagne a besoin du Maroc, tout comme le Maroc a besoin de l’Espagne. Leur relation ne pourra être stable que lorsque cette interdépendance sera reconnue, sans paternalisme d’un côté ni instrumentalisation de l’autre.

Regarder le voisin tel qu’il est

L’entrée massive à Ceuta devrait susciter une réflexion sérieuse dans les deux pays.

Le Maroc doit se demander pourquoi tant de jeunes ont perdu confiance en leur avenir. Il ne suffit pas d’accuser les réseaux sociaux, les filières clandestines ou de mystérieux provocateurs. Les appels lancés sur Internet ne rencontrent un tel succès que lorsqu’ils trouvent une détresse sociale prête à les entendre.

L’Espagne doit, quant à elle, se demander pourquoi une crise frontalière réactive avec autant de facilité la figure du « Maure » envahisseur. Il ne suffit pas de condamner les insultes les plus manifestes. Il faut aussi interroger le vocabulaire politique, la mémoire coloniale et cette facilité avec laquelle le Maroc, l’islam, l’immigration, la délinquance et la menace territoriale sont amalgamés.

Connaître l’histoire commune ne signifie ni demander indéfiniment pardon ni nier les conflits. Cela signifie comprendre que les blessures existent sur les deux rives et qu’aucune d’elles ne détient le monopole de la souffrance ou de la vérité.

Aux Espagnols qui continuent de considérer le Maroc comme un prolongement du passé colonial, il conviendrait de rappeler une évidence : de l’autre côté du détroit ne se trouve plus un territoire soumis, isolé et condamné à obéir. Il s’y trouve un pays jeune, ambitieux, contradictoire et en pleine transformation, fier de ses avancées et préoccupé par ses inégalités.

Ce n’est pas le Maroc idéal décrit par une certaine propagande officielle. Ce n’est pas non plus le Maroc arriéré et menaçant qu’imagine une partie du discours espagnol.

C’est un pays réel.

Et l’Espagne devra apprendre à traiter avec lui, non plus à partir de la peur du « Maure » ni de la nostalgie d’une supériorité perdue, mais sur la base du respect, de l’exigence réciproque et de la connaissance d’une histoire qui appartient aux deux rives.

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