À partir du 15 août, la pêcherie de Topo est autorisée à livrer jusqu’à cinq tonnes de corail rouge. L’administration promet quotas, balises satellitaires, pesées et registres de traçabilité. Mais derrière cette architecture réglementaire subsiste une question que personne ne devrait pouvoir esquiver : pourquoi arracher aujourd’hui une ressource qui met des décennies à se reconstituer, et pourquoi tant de silence autour de ceux qui vont en profiter ?

Le corail rouge revient au premier plan à Al Hoceïma. Il ne remonte pas des profondeurs pour être admiré, étudié ou protégé. Il revient sous la forme d’un quota, d’une licence, d’une marchandise et d’une promesse d’exportation.
On l’appelle « l’or rouge ». L’expression dit déjà presque tout de la menace. À partir du moment où une espèce reçoit le nom d’un métal précieux, elle cesse d’être regardée comme un être vivant. Elle devient un prix, un poids et une occasion d’enrichissement.
La décision autorisant l’exploitation de la pêcherie de Topo entre le 15 août et le 30 novembre 2026 fixe le plafond global des captures à cinq tonnes. Cinq tonnes de corail lentement constituées dans le silence des fonds méditerranéens et que des plongeurs pourront arracher en l’espace de quelques mois.
L’administration assure que tout sera encadré. Pourtant, le peuple d’Al Hoceïma a le droit de demander si cet encadrement protégera réellement la mer ou s’il protégera surtout l’exploitation de sa richesse.
Cinq tonnes, ce ne sont pas « seulement » cinq tonnes
La réglementation limite chaque navire à 50 kilogrammes par sortie et à une sortie quotidienne. Elle autorise deux plongeurs au maximum par embarcation, impose le recours au marteau et interdit la récolte des branches dont le diamètre est inférieur à huit millimètres.
Les navires doivent être équipés du système de positionnement et de surveillance par satellite VMS. Les prises sont censées être débarquées dans un port déterminé, pesées, vérifiées et accompagnées des documents nécessaires. Les unités de traitement doivent conserver leurs registres de traçabilité pendant dix ans.
Tout paraît donc propre, ordonné et maîtrisé.
Mais une espèce menacée ne se régénère pas à coups de formulaires. Une balise satellitaire suit le mouvement d’un bateau ; elle ne voit pas chaque branche brisée dans les profondeurs. Un registre enregistre des chiffres ; il ne garantit pas que tout ce qui a été prélevé y figure. Un quota fixe une limite ; il ne répare rien si cette limite est dépassée ou si elle était écologiquement excessive dès le départ.
Cinq tonnes de corail rouge ne peuvent être comparées à cinq tonnes d’un poisson à reproduction rapide. Le corail grandit de quelques millimètres par an. Les colonies les plus développées sont parfois le résultat de plusieurs décennies de croissance.
Ce que l’on extrait en une campagne ne reviendra pas la saison suivante. Une fois le corail disparu, aucune décision administrative ne pourra ordonner à la Méditerranée de le reconstituer.
Où est l’étude scientifique ?
Avant de discuter des licences et des bénéfices, une question devrait précéder toutes les autres : pourquoi cinq tonnes ?
Quelle étude scientifique récente établit que la pêcherie de Topo peut supporter un tel prélèvement ? Quel est l’état réel des colonies ? Combien de temps leur faudra-t-il pour se régénérer ? Quels dommages les campagnes précédentes ont-elles laissés ? À partir de quel seuil l’exploitation devra-t-elle être suspendue ?
Le public n’a pas seulement besoin d’entendre que l’Institut national de recherche halieutique a été consulté. Il doit pouvoir connaître les conclusions de cette expertise.
La publication d’une synthèse scientifique est indispensable. Elle devrait indiquer l’état du stock, la méthode d’évaluation employée, la justification biologique du quota et les risques associés à la reprise de l’exploitation.
Sans ces éléments, le chiffre de cinq tonnes ressemble moins à une conclusion scientifique qu’à un nombre descendu d’un bureau administratif.
La charge de la preuve ne revient pas aux défenseurs de la mer. Elle revient à ceux qui ont décidé qu’il était désormais possible de recommencer à arracher le corail.
Qui a reçu les licences ?
La seconde question est tout aussi directe : qui va bénéficier de cette campagne ?
Combien d’autorisations ont été délivrées ? À quelles personnes, entreprises ou embarcations ? Selon quels critères ? Quels sont les liens éventuels entre les opérateurs, les organismes professionnels et les responsables chargés de représenter le secteur ?
Ces interrogations ne constituent pas des accusations. Elles relèvent du droit élémentaire à l’information dès lors qu’une richesse naturelle publique est confiée à des opérateurs privés.
La liste des bénéficiaires devrait être publiée. Celle des navires autorisés également. Les habitants devraient connaître le nom des unités chargées du tri, du conditionnement, de la transformation et de l’exportation.
Des informations circulent localement au sujet de l’aménagement d’un local près du port d’Al Hoceïma, dans le secteur de la voie longeant le restaurant Mimoun. Ce local serait destiné au tri et au conditionnement du corail avant son exportation.
Ces informations ne sont pas, à ce stade, appuyées par des documents publics suffisants. Voilà précisément pourquoi une clarification officielle s’impose : qui possède ou exploite ce local ? Quelle autorisation lui a été délivrée ? Quelles quantités pourra-t-il recevoir ? Quelle institution contrôlera les entrées et les sorties ?
Quand l’administration refuse de répondre clairement, elle ne combat pas la rumeur. Elle la nourrit.
Le président de la Chambre doit parler
Dans ce dossier, la Chambre des pêches maritimes de la Méditerranée ne peut pas rester une spectatrice silencieuse.
Son président, Mounir Derraz, élu en août 2024 pour succéder à Youssef Benjelloun, représente une institution directement concernée par les intérêts des professionnels et par la gestion du secteur maritime.
Aucun document public consulté ne permet d’affirmer qu’il serait lui-même titulaire d’une licence ou bénéficiaire de l’exploitation. Mais les interrogations qui circulent localement rendent son expression d’autant plus nécessaire.
Quelle est la position de la Chambre sur l’ouverture de la pêcherie ? A-t-elle approuvé le quota de cinq tonnes ? A-t-elle pris connaissance de l’étude scientifique ? Connaît-elle les bénéficiaires des autorisations ? Demande-t-elle la publication de leurs noms ? Existe-t-il des mécanismes pour prévenir les conflits d’intérêts ?
Le silence n’est pas une réponse. Plus une fonction est importante, plus l’obligation de transparence est forte. Il appartient donc au président de la Chambre de parler, non pour entretenir la polémique, mais pour faire disparaître les zones d’ombre.
Où sont passés les défenseurs de la mer ?
Le plus inquiétant n’est peut-être pas le bruit des bateaux qui se préparent. C’est le silence de ceux qui prétendent garder la mer.
Où sont les associations de pêche artisanale ? Où sont les représentants des pêcheurs ? Où sont les commerçants du secteur ? Où sont les organisations environnementales habituellement promptes à publier des communiqués, des vidéos et des photographies ?
La reprise de l’exploitation du corail rouge devrait provoquer un débat public majeur. Pourtant, les réactions restent rares, prudentes ou inexistantes.
Les associations parlent volontiers de la mer lorsque la défendre ne dérange personne. Elles organisent des campagnes de nettoyage, distribuent des sacs, prennent des photographies et célèbrent les journées mondiales de l’environnement. Ces activités ont leur utilité. Mais protéger la mer ne consiste pas seulement à ramasser des bouteilles sur une plage.
La véritable défense de l’environnement commence lorsqu’il faut s’opposer à des intérêts économiques, interroger un responsable influent ou risquer de perdre une subvention, une invitation ou une relation personnelle.
Une association qui ne peut parler que lorsque personne ne se sent visé n’est pas un contre-pouvoir. Elle devient un décor.
Al Hoceïma a déjà défendu son corail
Cette passivité contraste avec l’histoire écologique locale.
Dans les années 1980, l’exploitation du corail avait transformé les profondeurs d’Al Hoceïma en terrain de course. Des plongeurs professionnels marocains et étrangers descendaient chercher cette ressource pour alimenter des circuits commerciaux liés notamment aux marchés méditerranéens.
Les moyens de contrôle étaient alors bien plus faibles. La mer a payé le prix de cette ruée.
Des acteurs de la société civile, dont l’association Azir, avaient élevé la voix pour défendre les fonds marins. À une époque où contester était plus difficile, certains avaient compris que le corail n’était pas un minerai inépuisable et que la mer ne pouvait pas être vidée puis refermée comme une carrière abandonnée.
Leur mobilisation a contribué à inscrire la protection du corail dans le débat public et à imposer des périodes de fermeture.
Quarante ans plus tard, la réglementation est plus sophistiquée, mais la tentation reste la même : transformer un patrimoine naturel en marchandise avant de s’interroger sur ce qui restera.
La différence est qu’aujourd’hui, chacun sait que le corail est fragile. Personne ne pourra donc prétendre, demain, qu’il ignorait les conséquences possibles.
Le piège d’une légalité sans transparence
L’existence d’une autorisation ne suffit pas à rendre une activité écologiquement légitime.
Une exploitation peut être légale tout en étant scientifiquement contestable. Elle peut respecter les procédures tout en restant opaque dans la sélection de ses bénéficiaires. Elle peut disposer de registres impeccables et provoquer néanmoins des dommages irréversibles.
La légalité est une condition nécessaire, mais elle n’est pas un certificat automatique de durabilité.
Il faut également s’interroger sur les contrôles réels. Combien d’inspecteurs seront mobilisés ? Seront-ils présents à chaque débarquement ? Comment les captures seront-elles pesées ? Qui vérifiera le diamètre des branches ? Comment empêchera-t-on qu’une partie du corail soit débarquée ailleurs ou dissimulée ? Les résultats des inspections seront-ils publiés ?
Si le quota de cinq tonnes est atteint avant le 30 novembre, l’administration annoncera-t-elle immédiatement la fermeture de la pêcherie ? Les citoyens pourront-ils suivre l’évolution des prises ou devront-ils attendre la fin de la campagne pour découvrir un chiffre global invérifiable ?
La transparence ne doit pas commencer lorsque le corail a déjà quitté le Maroc. Elle doit accompagner chaque étape, du fond de la mer jusqu’à l’exportation.
Ce que nous exigeons
La protection du corail ne peut pas se contenter de déclarations rassurantes. Elle exige des engagements contrôlables.
Nous demandons la publication immédiate :
-
de l’avis scientifique justifiant l’ouverture de la pêcherie et le quota de cinq tonnes ;
-
de la liste des navires et opérateurs autorisés ;
-
des critères utilisés pour attribuer les licences ;
-
du nombre et de l’identité professionnelle des plongeurs agréés ;
-
des lieux officiels de débarquement, de tri et de conditionnement ;
-
de la liste des unités de traitement et d’exportation ;
-
d’un relevé régulier des quantités débarquées ;
-
des procès-verbaux d’infraction et des sanctions éventuellement prononcées ;
-
d’un bilan écologique indépendant à la fin de la campagne.
Nous demandons également que des scientifiques, des associations environnementales réellement indépendantes et des représentants de la pêche artisanale puissent observer le déroulement de la campagne.
Si l’exploitation est aussi durable et contrôlée qu’on nous le promet, aucune de ces demandes ne devrait poser problème.
Le corail n’est pas une prise de guerre
Al Hoceïma n’a pas besoin d’une nouvelle expérience d’épuisement de ses ressources. Ses pêcheurs affrontent déjà la raréfaction de plusieurs espèces, l’augmentation des coûts et la fragilité économique du secteur. Son littoral subit les effets de la pollution, du changement climatique et de la pression humaine.
Dans un tel contexte, le corail rouge ne peut pas être présenté comme une simple opportunité commerciale.
Il n’est ni la propriété d’une chambre professionnelle, ni celle d’un responsable, ni celle d’une entreprise, ni celle d’une association. Il appartient au patrimoine naturel commun. Les générations futures ont sur lui des droits que les titulaires actuels des licences ne peuvent pas confisquer.
L’« or rouge » ne doit pas devenir une prise de guerre distribuée entre initiés pendant que les habitants sont priés de faire confiance à des institutions silencieuses.
Ce que nous défendons n’est pas seulement une espèce marine. Nous défendons le droit d’Al Hoceïma de savoir ce qui se passe sous ses eaux, le droit des pêcheurs de ne pas hériter d’une mer appauvrie et le droit des générations futures de connaître le corail autrement qu’à travers des photographies anciennes.
La mer ne peut ni manifester, ni voter, ni porter plainte. Lorsque ses colonies sont arrachées, elle ne publie pas de communiqué. Elle se vide en silence.
C’est pourquoi le silence des associations, des représentants professionnels et des institutions est si grave : il se confond avec celui des profondeurs et laisse le champ libre à ceux qui ne voient dans le corail qu’un prix.
Que les responsables publient les études. Qu’ils montrent les licences. Qu’ils nomment les bénéficiaires. Qu’ils ouvrent les registres au contrôle. Qu’ils prouvent, avant la première plongée et non après la dernière exportation, que cette campagne ne condamnera pas une nouvelle portion de la Méditerranée.
Car si le corail disparaît encore une fois, personne ne pourra accuser la mer. Il faudra regarder du côté de ceux qui l’ont exploité, de ceux qui l’ont autorisé et de ceux qui, tout en prétendant la défendre, auront choisi de se taire.