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Espagne : qui finance les médias qui transforment le Maroc en menace permanente ?

20 août 2026 - 07:22

Source: InfoLibre

Une enquête d’infoLibre révèle l’opacité entourant la propriété et le financement public de plusieurs médias associés à la droite radicale espagnole. Certains figurent parmi les principaux relais des discours présentant le Maroc comme une menace territoriale, migratoire ou militaire.

Qui possède les médias espagnols qui parlent régulièrement du Maroc comme d’une « menace », qualifient les arrivées de migrants à Sebta d’« invasion » ou décrivent la coopération entre Madrid et Rabat comme une forme de « soumission » du gouvernement espagnol ?

La question dépasse le débat sur la liberté éditoriale. Elle concerne le droit des citoyens à connaître les intérêts politiques, économiques ou idéologiques situés derrière les plateformes qui façonnent une partie de l’opinion publique espagnole.

Une enquête publiée par infoLibre affirme que huit des dix principaux médias numériques régulièrement associés à l’extrême droite espagnole ne fournissent pas une information complète sur leurs propriétaires ou leurs recettes issues de la publicité institutionnelle.

Cette opacité serait contraire aux exigences introduites par le Règlement européen sur la liberté des médias, pleinement applicable depuis août 2025. Le texte impose notamment davantage de transparence sur la propriété des médias et sur l’attribution de la publicité publique.

La transparence exigée des autres, rarement appliquée à soi-même

Les médias examinés sont El Toro TV, Negocios TV, La Gaceta, Libertad Digital, Okdiario, El Debate, EDATV, El Confidencial Digital, Periodista Digital et The Objective.

Leur degré de transparence varie. Certains indiquent le nom de leur société éditrice, mais pas celui des personnes qui la contrôlent réellement. D’autres mentionnent leur propriétaire principal sans préciser les participations significatives. La majorité ne publie pas le montant de la publicité institutionnelle reçue, selon infoLibre.

La différence n’est pas anodine. Connaître le nom administratif d’une société ne permet pas nécessairement de savoir qui possède le capital, finance l’entreprise ou exerce une influence sur sa ligne éditoriale.

Le Règlement européen sur la liberté des médias vise précisément à combler cette lacune. Il prévoit des obligations de transparence concernant la propriété et l’allocation de la publicité d’État, afin d’éviter que l’argent public ne soit utilisé pour favoriser durablement des médias politiquement proches du pouvoir qui le distribue.

Or plusieurs de ces plateformes se présentent comme des voix rebelles opposées au « système », à la dépense publique et aux médias supposément subventionnés. L’enquête fait apparaître une contradiction : certaines dépendent elles-mêmes, à des degrés variables, des budgets publicitaires des administrations.

La Gaceta, un média détenu par la fondation de Santiago Abascal

Le cas de La Gaceta est le plus directement politique.

Le journal appartient à la Fondation Disenso, créée en 2020 et présidée par Santiago Abascal, chef du parti Vox. La fondation n’est pas juridiquement un organe du parti, mais fonctionne comme son laboratoire d’idées et comme l’un des instruments de sa « bataille culturelle ».

Vox lui aurait transféré près de 13 millions d’euros entre 2020 et 2026, selon les comptes du parti cités par infoLibre. Or une part importante des ressources de Vox provient des subventions publiques espagnoles.

Disenso a acquis en 2020 le domaine gaceta.es et l’ancienne publication La Gaceta, avant de relancer la marque sous le nom de La Gaceta de la Iberosfera. L’objectif déclaré était d’étendre la stratégie idéologique de Vox à l’espace hispanophone, notamment en Amérique latine.

Le média publie régulièrement les positions de Vox sur le Maroc, l’immigration et les villes occupées de Sebta et Melilla. Il relaie les accusations présentant Rabat comme une puissance « annexionniste », une menace pour la souveraineté espagnole ou un État utilisant les flux migratoires comme une arme politique.

Cette orientation éditoriale est légitime dès lors qu’elle est assumée. Mais le lecteur doit pouvoir savoir qu’il ne consulte pas simplement un journal conservateur indépendant : il lit une publication appartenant à une fondation présidée par le dirigeant du parti dont elle relaie largement le discours.

Plus de deux millions d’euros de publicité publique pour Okdiario

Okdiario offre un autre exemple significatif.

Son avis légal indique que la société éditrice est Dos Mil Palabras SL et reconnaît que son directeur, Eduardo Inda, détient une participation lui permettant d’influencer les décisions stratégiques. Le pourcentage exact et l’identité d’éventuels autres actionnaires importants ne sont toutefois pas précisés.

Le média publie en revanche un chiffre que la plupart des autres plateformes étudiées ne communiquent pas : en 2025, Dos Mil Palabras aurait reçu 2,13 millions d’euros au titre de la publicité « étatique ».

Selon infoLibre, cette somme serait environ six fois supérieure à celle reçue, pour le même poste, par elDiario.es. Le chiffre déclaré par Okdiario semble cependant ne concerner que l’administration centrale et ne permet pas de connaître les montants éventuellement versés par les régions ou les municipalités.

La ligne d’Okdiario à l’égard du Maroc est particulièrement offensive. Ses titres associent fréquemment le Royaume aux notions d’« invasion », de « menace », de « pression hybride » ou de chantage migratoire. La coopération de Pedro Sánchez avec Rabat est, quant à elle, régulièrement décrite comme une politique de concessions ou de « soumission ».

Il ne s’agit pas d’interdire la critique des politiques marocaines. Les désaccords concernant la migration, les frontières, le Sahara, l’agriculture ou la coopération sécuritaire relèvent pleinement du débat public. Mais la répétition d’un vocabulaire militaire et anxiogène finit par transformer un pays voisin en ennemi permanent.

EDATV, Intereconomía et un réseau d’intérêts croisés

L’enquête s’intéresse également à EDATV, plateforme fondée et dirigée par Javier Negre.

Son site indique seulement qu’il appartient à Eda TV Consulting SL. D’après les informations registrales citées par plusieurs médias espagnols, Negre contrôlerait 71,3 % de la société. D’autres participations seraient liées à des familles ayant occupé des responsabilités dans les groupes Eulen et Quirón, ainsi qu’à l’ancien dirigeant de Ciudadanos Marcos de Quinto.

Une enquête d’El Salto citée par infoLibre affirme qu’EDATV aurait reçu au moins 681.420 euros à travers 172 contrats mineurs attribués entre 2021 et 2025 par des municipalités, provinces et gouvernements régionaux dirigés par le Parti populaire.

EDATV est également l’un des principaux relais de figures de l’agitation politique numérique, dont Vito Quiles, et cherche à étendre son influence en Amérique latine.

El Toro TV, héritière d’Intereconomía TV, ne fournit pas non plus sur son site une présentation complète de sa propriété. Negocios TV s’inscrit, de son côté, dans un réseau de sociétés où apparaissent des intérêts liés à la famille Ariza, à l’environnement d’Eduardo Inda et à différents entrepreneurs des médias.

Ces liens ne prouvent pas l’existence d’une direction éditoriale unique. Ils montrent cependant que les frontières entre médias, militants politiques, investisseurs et bénéficiaires de publicité publique sont moins nettes que ne le laissent entendre les discours sur l’indépendance absolue de ces plateformes.

Tous les médias étudiés ne se trouvent pas dans la même situation

La prudence reste nécessaire. Les dix médias analysés ne sont pas tous des organes de Vox et ne présentent pas le même degré de proximité avec l’extrême droite.

El Debate est édité par une société liée à l’Association catholique des propagandistes, qui contrôle également le groupe éducatif CEU. Libertad Digital demeure associé à Federico Jiménez Losantos et à une tradition ultralibérale et conservatrice. Periodista Digital est lié au journaliste Alfonso Rojo.

The Objective est, selon infoLibre, le média qui se rapproche le plus des exigences européennes. Son portail de transparence indique que sa société éditrice compte quatorze actionnaires et que Paula Isabel Quinteros détient 90,04 % du capital. Le média reconnaît également que la publicité institutionnelle représente 21 % de ses revenus annuels, sans toutefois en publier le montant exact.

Il serait donc excessif de présenter l’ensemble de ces plateformes comme les simples succursales d’un même parti. Elles appartiennent plutôt à un écosystème où se rencontrent conservatisme religieux, ultralibéralisme, nationalisme espagnol, intérêts économiques et stratégie politique de la droite radicale.

Le Maroc comme instrument de mobilisation intérieure

Dans cet écosystème, le Maroc remplit une fonction politique particulière. Il permet de réunir plusieurs thèmes capables de mobiliser l’électorat : immigration, islam, sécurité, frontières, souveraineté nationale et opposition à Pedro Sánchez.

Toute coopération entre Madrid et Rabat peut alors être présentée comme une faiblesse espagnole. Toute tension devient la preuve d’une hostilité marocaine. Toute arrivée migratoire est transformée en offensive organisée. Et toute amélioration de l’attractivité économique du Maroc peut être racontée comme une défaite de l’Espagne.

Cette représentation ne vise pas seulement la politique extérieure de Rabat. Elle alimente également les préjugés visant les Marocains installés en Espagne et fragilise les relations entre deux sociétés condamnées par la géographie, l’économie et l’histoire à se comprendre.

Critiquer le Maroc reste légitime. Transformer systématiquement le pays et ses citoyens en menace collective relève d’une autre démarche.

La question posée par l’enquête d’infoLibre devient dès lors essentielle : lorsque des médias construisent quotidiennement cette image, les lecteurs ne devraient-ils pas savoir précisément qui les possède, qui les finance et quelle part de leurs revenus provient de l’argent public ?

La transparence ne décide pas quelle opinion est juste. Elle permet au moins de savoir quels intérêts se trouvent derrière ceux qui prétendent informer.

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