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L’Espagne vient aussi du Sud

20 août 2026 - 11:04

L’Espagne peut et doit défendre ses intérêts face à l’État marocain. Mais elle n’a nul besoin de transformer chaque désaccord avec Rabat en confirmation qu’un ennemi historique l’attend de l’autre côté du détroit, ni de projeter cette suspicion sur l’immigration et sur les Marocains qui vivent dans le pays. Al-Andalus, le Rif et le Protectorat permettent de comprendre l’origine de cet imaginaire et les raisons pour lesquelles l’extrême droite parvient encore à le réactiver.

J’ai consacré la moitié de ma vie à étudier l’histoire d’un pays qui n’est pas le mien et, au fil des années, j’ai aussi appris à l’aimer dans ses contradictions. C’est fort de cette proximité — et non avec la volonté de donner des leçons — que j’écris ces lignes.

L’Espagne a appris à regarder vers le Nord pour se reconnaître et vers le Sud pour se différencier. Elle s’identifie à l’Europe comme si cette appartenance exigeait de dresser une frontière culturelle face au Maghreb. Malgré sa proximité, le Maroc apparaît ainsi comme un pays lointain : voisin sur la carte, mais étranger dans l’imaginaire.

Ceux qui connaissent les deux rives savent à quel point cette distance est paradoxale : quatorze kilomètres peuvent représenter à peine une courte traversée maritime et, en même temps, un abîme rempli de préjugés.

Une mémoire sélective

Il n’en a pas toujours été ainsi. L’histoire de la péninsule Ibérique est traversée par des influences chrétiennes, musulmanes et juives. Aucune d’entre elles n’est demeurée intacte ni n’a existé isolément des autres. Elles se sont affrontées, ont coexisté, commercé, traduit leurs savoirs et se sont mutuellement transformées. L’Espagne n’est pas née d’une seule racine, mais d’une histoire plurielle, réorganisée par la suite afin d’accorder le premier rôle aux vainqueurs.

Dans España en su historia. Cristianos, moros y judíos (L’Espagne dans son histoire. Chrétiens, Maures et Juifs), Américo Castro soutenait que l’identité hispanique ne pouvait s’expliquer sans l’interaction entre les trois communautés. Sa thèse a été contestée, notamment par Claudio Sánchez-Albornoz, et ne doit pas être transformée en un nouveau dogme. Elle conserve néanmoins une intuition fondamentale : les composantes musulmane et juive ne furent pas des épisodes extérieurs à l’Espagne, mais des éléments actifs de sa formation.

Le problème n’est pas que l’Espagne ait complètement oublié Al-Andalus ou Sefarad. Leurs monuments sont restaurés, leurs quartiers historiques attirent les visiteurs et leur héritage est exposé dans les musées et les campagnes touristiques. Ce qui persiste, c’est une appropriation sélective : on célèbre la beauté de l’héritage, tout en maintenant à distance ceux qui l’ont créé. On admire l’œuvre, tout en veillant à ce que ses auteurs restent discrètement enfermés dans le passé.

L’Alhambra est un symbole espagnol, alors que la dimension musulmane de l’histoire nationale continue souvent d’être traitée comme une présence étrangère. La mosquée de Cordoue constitue un motif de fierté patrimoniale, tandis qu’une mosquée contemporaine peut susciter la méfiance. L’héritage séfarade est valorisé, bien que l’expulsion des Juifs demeure reléguée au second plan dans le récit triomphal de 1492.

Il y a quelque chose de très humain, quoique peu avouable, dans cette contradiction : nous aimons recevoir un héritage, à condition de ne pas avoir à reconnaître pleinement ceux qui nous l’ont légué.

Reconnaître ces héritages ne signifie pas affirmer que les Espagnols d’aujourd’hui seraient andalous, musulmans ou séfarades. Les identités collectives ne sont pas des substances pures transmises au fil des siècles, mais des constructions changeantes, faites de contacts, de conflits et d’appropriations. Il ne s’agit pas davantage d’idéaliser Al-Andalus en le présentant comme un paradis de la coexistence. Il y eut des échanges féconds, mais aussi des inégalités, des persécutions et des guerres.

Remplacer le mythe d’une Espagne éternellement chrétienne par celui d’une harmonie parfaite entre les trois cultures reviendrait à substituer une simplification à une autre.

La difficulté devient politiquement plus visible lorsqu’une partie du débat public espagnol tourne son regard vers le Maroc. Les deux pays sont séparés par une frontière et entretiennent des désaccords concernant la migration, les eaux territoriales, le commerce, la sécurité et la souveraineté. Rien n’oblige à idéaliser leur relation ni à dissimuler leurs différends. Une chose, toutefois, est d’analyser les décisions de l’État marocain ; une autre consiste à transformer le Maroc en ennemi historique de l’Espagne.

En tant que Marocain, je n’attends pas que l’on porte un regard complaisant sur mon pays. Le Maroc connaît des problèmes internes, prend des décisions contestables et mène des politiques qui doivent être critiquées. Ce qui est difficile à accepter, c’est que certains désaccords réveillent toujours le même personnage assoupi dans la mémoire espagnole : le « Maure » menaçant, qui attend de l’autre côté du détroit.

Du Rif d’Abdelkrim au « Maure » contemporain

Cette image provient également d’une mémoire coloniale incomplète. Les guerres du Rif, le désastre d’Anoual, le Protectorat et la résistance menée par Abdelkrim El Khattabi occupent une place secondaire dans les connaissances historiques d’une grande partie de la société. Le Maroc est associé aux défaites, aux traumatismes militaires et aux menaces, mais l’expérience des populations colonisées est rarement étudiée.

María Rosa de Madariaga a consacré une grande partie de son œuvre à reconstruire cette histoire passée sous silence. Dans des ouvrages comme España y el Rif, En el Barranco del Lobo et Marruecos, ese gran desconocido, elle a montré à quel point le nord du Maroc était lié à l’évolution politique et militaire de l’Espagne contemporaine.

Sans le Rif, il est difficile de comprendre la crise de la monarchie d’Alphonse XIII, le rôle de premier plan joué par l’Armée d’Afrique, l’ascension de certains militaires — parmi lesquels un certain Francisco Franco, qui devait par la suite acquérir une certaine importance dans l’histoire de l’Espagne — et, enfin, la guerre civile.

Les commandants franquistes utilisèrent des soldats recrutés dans le territoire colonial tout en tirant parti de la peur historique qu’inspirait la figure du « Maure ». La propagande républicaine n’échappa pas entièrement à ce cadre : le combattant marocain fut présenté comme cruel, violent et étranger, tandis que la domination coloniale, la pauvreté, les conditions de recrutement et la responsabilité de ceux qui l’avaient transporté dans la péninsule avant de l’envoyer au front étaient reléguées au second plan.

Le « Maure » pouvait être un allié militaire, un sujet colonial, un ennemi ancestral ou une figure exotique, mais il apparaissait rarement comme un sujet doté d’une voix et d’une histoire propres. Cette représentation n’a pas disparu avec la fin du Protectorat. Elle a survécu dans le langage, dans certains récits scolaires, dans les productions culturelles et dans la manière d’interpréter certaines crises entre l’Espagne et le Maroc. Aujourd’hui encore, un fait divers impliquant un citoyen marocain peut trop facilement se transformer en procès contre toute une communauté.

Une partie du débat continue à se comporter comme si le détroit était une muraille séparant deux civilisations incompatibles. La vie quotidienne dément cette muraille chaque jour, même si certains discours s’obstinent à la reconstruire chaque nuit.

Le « Maure » contemporain ne porte plus de cimeterre et ne monte plus à cheval, mais il réapparaît sur les réseaux sociaux, dans certaines émissions et dans les slogans de ceux qui ont besoin d’un ennemi au Sud. L’extrême droite n’a pas créé cet imaginaire : elle en a découvert l’utilité politique. Elle présente l’immigration comme une « invasion », l’islam comme une menace et le Maroc comme la puissance qui dirige ou exploite cette avancée.

Le vocabulaire se modernise, mais la structure demeure : l’Espagne est de nouveau assiégée et a besoin d’une autre Reconquista, désormais menée avec des vidéos courtes, des slogans viraux et des algorithmes, en lieu et place des chevaux et des armures.

Dans ce discours, quatre réalités différentes sont délibérément confondues : le gouvernement marocain, l’État du Maroc, les migrants en situation irrégulière et les citoyens d’origine marocaine qui vivent légalement en Espagne. Un désaccord diplomatique finit par être projeté sur le travailleur, le mineur migrant, le commerçant ou l’Espagnol musulman. La nationalité cesse d’être une condition juridique pour devenir un motif de suspicion.

Derrière ces catégories se trouvent des personnes concrètes : l’ouvrier agricole qui cueille les fruits, la femme qui s’occupe d’une personne âgée, le jeune né en Espagne qui doit encore prouver qu’il appartient au pays, ou le commerçant qui lève chaque matin son rideau depuis des décennies. Lorsqu’on parle d’eux comme d’une masse menaçante, on leur retire d’abord leur visage, puis leur histoire.

Des voisins sans diabolisation

Il convient d’insister sur une distinction essentielle. Critiquer le Maroc n’est pas du racisme. Ses politiques publiques, ses décisions diplomatiques et ses problèmes internes doivent être examinés avec la même rigueur que ceux de n’importe quel autre État. Toutes les inquiétudes liées à l’immigration ne sont pas non plus imaginaires : il existe des difficultés d’intégration, une pression sur certains services publics et des problèmes de sécurité qu’il ne faut pas nier.

Les reconnaître n’autorise cependant pas à attribuer un comportement à des millions de personnes ni à faire de l’origine marocaine l’explication automatique de la délinquance.

L’extrême droite prospère lorsque des problèmes réels sont absorbés par une explication identitaire. Le chômage, la précarité, le logement ou la détérioration des services publics cessent d’être mis en relation avec des décisions économiques et institutionnelles pour être imputés à l’étranger. Le Maroc devient l’écran sur lequel sont projetées des frustrations dont les causes sont bien plus complexes.

Tous les secteurs progressistes n’ont pas non plus élaboré une vision mature. Certains évitent toute critique du Maroc par crainte d’alimenter le racisme ; d’autres contemplent le pays à travers des idéalisations qui ont peu à voir avec sa réalité. La condescendance, même lorsqu’elle naît de bonnes intentions, ne permet pas davantage de connaître son voisin ni d’établir avec lui une relation d’égal à égal.

Le paradoxe est évident. L’Espagne a besoin de la coopération du Maroc dans les domaines de la sécurité, du commerce, de l’énergie, de la lutte antiterroriste et de la gestion migratoire. Des centaines de milliers de personnes d’origine marocaine travaillent dans des secteurs essentiels de l’économie espagnole. Les relations familiales, culturelles et économiques entre les deux rives sont de plus en plus denses. Pourtant, une partie du débat continue à se comporter comme si le détroit constituait une muraille séparant deux civilisations incompatibles.

La vie quotidienne dément cette muraille chaque jour, même si certains discours s’obstinent à la reconstruire chaque nuit.

Ce dont nous avons besoin, c’est d’une mémoire adulte : capable de reconnaître le conflit et le métissage, les expulsions et les héritages, les différends actuels et la profondeur des liens. Une mémoire qui n’exige pas d’aimer son voisin ni d’être toujours d’accord avec lui, mais seulement quelque chose de plus élémentaire : le connaître avant de le juger.

L’Espagne peut défendre ses intérêts face au Maroc sans fabriquer un ennemi marocain. Elle peut débattre des frontières, de l’immigration ou de la souveraineté sans ressusciter le langage des guerres de religion. Elle peut aussi se reconnaître comme une nation européenne sans expulser de son identité ce qui la relie au Sud.

De l’autre côté du détroit commence un autre État, mais pas une histoire entièrement étrangère. Le Maroc n’est pas un prolongement de l’Espagne, pas plus que l’Espagne n’est un prolongement du Maroc. Ce sont des sociétés différentes, souveraines et souvent opposées par des intérêts concrets. Elles appartiennent néanmoins à un espace historique partagé que la politique peut administrer, mais qu’elle ne peut effacer.

Ceux d’entre nous qui ont traversé le détroit plus d’une fois savent que, vue depuis le bateau, aucune des deux rives ne paraît aussi étrangère qu’on le raconte depuis la terre ferme.

Il y a plus de trois décennies, Alfonso de la Serna concluait son article intitulé Maroc, publié dans ABC le 24 septembre 1989, par une question qui attend toujours une réponse : « Effacerons-nous les vieilles images équivoques — l’image de “l’autre” — afin de regarder avec lucidité et cordialité la réalité de notre voisin marocain ? »

Trente-sept ans plus tard, ces images n’ont pas été effacées. Certaines ont changé de vocabulaire, se sont adaptées aux réseaux sociaux et ont trouvé une représentation parlementaire. Mais « l’autre » reste utile à ceux qui ont besoin d’un ennemi au Sud. Le moment est peut-être venu de voir le Maroc dans toute sa complexité : comme un voisin, un partenaire, un concurrent et un pays souverain avec lequel l’Espagne partage des intérêts, des désaccords et une histoire qu’aucun slogan de Reconquista ne parviendra à effacer.

L’Espagne et le Maroc ne sont ni obligés d’être amis ni condamnés à être ennemis. Ils doivent se comporter en voisins adultes : être en désaccord sans se diaboliser et coopérer sans se confondre. Il ne s’agit pas de demander à l’Espagne de faire preuve de sympathie ou d’indulgence envers le Maroc, mais de rappeler que l’histoire ne se choisit pas, tandis que la mémoire, elle, se choisit ; et qu’il faut connaître le passé sans lui accorder le droit de décider éternellement de notre manière de nous regarder.

 

Cet article a été initialement publié en espagnol dans le quotidien espagnol infoLibre, sous le titre « España también viene del sur ».

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