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« Maroc, la force de la stabilité » : Sébastien Boussois ausculte les ressorts de l’exception marocaine

03 octobre 2026 - 14:05

Dans son nouvel essai, Maroc, la force de la stabilité, paru aux éditions Le Cherche Midi, le politologue Sébastien Boussois propose une lecture géopolitique de la trajectoire du Royaume sous Mohammed VI. Sa thèse tient en une idée forte : dans un environnement régional traversé par les ruptures, la stabilité marocaine ne relève pas seulement de la continuité institutionnelle, elle est devenue un instrument de souveraineté, de sécurité et de projection internationale. Une démonstration structurée, assumée, mais qui invite aussi à interroger les conditions sociales permettant à cette stabilité de durer.

Le titre pourrait prêter à confusion. Maroc, la force de la stabilité n’est pas un essai sur l’immobilisme. C’est même précisément l’inverse que Sébastien Boussois cherche à démontrer. Pour le politologue, la singularité marocaine réside dans la capacité du Royaume à transformer sans rompre, à réformer sans désarticuler l’État et à absorber les tensions sans faire de la rupture le préalable du changement.

Publié en juin 2026 chez Le Cherche Midi, l’ouvrage place ainsi le Maroc dans son environnement régional. Printemps arabes, terrorisme, effondrement ou fragilisation de plusieurs États du Moyen-Orient, instabilité du Sahel, recomposition des rapports de force internationaux : c’est par contraste avec cet espace profondément perturbé que la continuité marocaine prend, dans l’analyse de Boussois, toute sa signification.

La monarchie au centre de la continuité

La monarchie occupe logiquement une place centrale dans cette démonstration. Boussois ne la considère pas seulement comme une institution politique ayant résisté aux crises. Il l’analyse comme le point de continuité autour duquel le système marocain a pu évoluer tout en conservant ses équilibres fondamentaux.

L’auteur revient notamment sur les réformes engagées sous Mohammed VI, l’Instance équité et réconciliation, la réforme de la Moudawana ou encore la Constitution de 2011. Cette dernière constitue un moment particulièrement significatif de sa démonstration : confronté aux mobilisations du Printemps arabe et du Mouvement du 20-Février, le Maroc n’a choisi ni l’immobilisme ni la rupture du système, mais une réforme de son architecture institutionnelle.

L’expérience gouvernementale du PJD s’inscrit dans la même lecture. Une force politique longtemps située dans une relation complexe avec le système a pu accéder à la direction du gouvernement, exercer le pouvoir puis connaître un important reflux électoral sans provoquer de rupture institutionnelle. Pour Boussois, cette capacité d’intégration constitue l’un des ressorts de la résilience marocaine.

De la stabilité intérieure à la puissance extérieure

L’intérêt du livre réside également dans le passage qu’il établit entre stabilité intérieure et influence internationale. La première ne constitue pas une finalité en soi : elle fournit au Maroc les moyens de conduire une stratégie de long terme.

Tanger Med devient à cet égard l’un des symboles les plus visibles du raisonnement. Le port illustre la transformation d’une position géographique en avantage géoéconomique. À la charnière de l’Europe, de l’Afrique, de l’Atlantique et de la Méditerranée, le Royaume cherche à ne plus être seulement un territoire de passage mais un acteur capable d’organiser les flux et d’en tirer une capacité d’influence.

La projection africaine du Maroc occupe naturellement une place importante. Diplomatie, investissements, coopération Sud-Sud et stratégie atlantique participent d’une même volonté de repositionnement. Dans cette perspective, le Sahara est abordé non seulement à travers la question de la souveraineté, mais également comme espace de développement et comme profondeur stratégique vers l’Afrique occidentale et l’Atlantique.

Le raisonnement s’étend aux rapports entretenus par Rabat avec l’Europe et les États-Unis. Dans un environnement où les partenaires occidentaux recherchent simultanément sécurité, prévisibilité politique et accès au continent africain, la stabilité devient elle-même un capital diplomatique.

Le terrorisme, laboratoire de la résilience marocaine

Une partie importante de l’ouvrage est consacrée à la lutte contre le terrorisme et la radicalisation. Là encore, Boussois privilégie une approche dépassant la seule dimension sécuritaire. Il s’intéresse à la prévention idéologique, à la réforme du champ religieux et aux mécanismes de réinsertion.

Le programme Moussalaha occupe une place particulière dans cette analyse. La logique consiste à ne pas considérer l’incarcération comme l’aboutissement de la lutte contre la radicalisation. Réintégration sociale, accompagnement religieux, dimensions psychologiques et perspectives économiques deviennent également des instruments de sécurité.

L’auteur s’intéresse parallèlement à des initiatives culturelles et sociales, notamment aux Étoiles de Sidi Moumen. L’enjeu dépasse ici la surveillance des individus susceptibles de basculer dans la violence : il s’agit de reconstruire des perspectives et des appartenances permettant d’agir en amont.

La jeunesse, point de fragilité de la démonstration

C’est probablement lorsque le livre quitte les institutions pour regarder la société que sa thèse devient la plus intéressante — et la plus vulnérable.

Boussois n’ignore ni le chômage, ni les disparités territoriales, ni les difficultés d’accès à certains services publics. Les aspirations exprimées par la jeunesse occupent dès lors une place décisive : une stabilité institutionnelle ne peut durablement se reproduire si une partie importante de la population ne perçoit plus la possibilité d’améliorer concrètement son existence.

C’est ici que l’on peut prolonger la réflexion de l’auteur. La stabilité possède deux dimensions qu’il serait dangereux de confondre : celle des institutions et celle des attentes sociales. La première peut être remarquablement résistante alors que la seconde accumule frustrations et impatiences.

École, santé, emploi, mobilité sociale et réduction des disparités territoriales deviennent ainsi non seulement des politiques publiques, mais les conditions mêmes de la pérennité du modèle décrit dans l’ouvrage.

La question centrale n’est donc peut-être plus seulement de savoir comment le Maroc a réussi à rester stable dans un environnement instable. Elle consiste désormais à déterminer comment cette stabilité peut produire suffisamment de mobilité économique et sociale pour demeurer crédible auprès des nouvelles générations.

Une lecture assumée du Maroc

Maroc, la force de la stabilité assume clairement son angle. Boussois accorde une grande importance à la capacité d’adaptation de la monarchie, aux politiques de sécurité, aux infrastructures et à la projection diplomatique du Royaume. Sa lecture est sensiblement plus attentive aux mécanismes de résilience du système marocain qu’aux rapports de pouvoir ou aux limites de son fonctionnement politique.

Ce choix constitue à la fois la cohérence et la principale limite critique de l’ouvrage. La stabilité est étudiée principalement à partir de ce qui la produit et la préserve. Une analyse davantage centrée sur ses tensions internes — inégalités, attentes démocratiques, disparités territoriales, efficacité des politiques publiques ou renouvellement des élites — aurait permis de confronter plus fortement la thèse à ses propres zones de fragilité.

Cela ne diminue pas l’intérêt de l’essai. Au contraire, cela permet de situer précisément sa contribution : Boussois ne cherche pas à dresser un inventaire exhaustif de la société marocaine. Il propose une grille géopolitique pour comprendre pourquoi, dans une région profondément bouleversée depuis quinze ans, le Maroc a conservé une continuité politique tout en renforçant son poids diplomatique et économique.

Et c’est peut-être là que réside la question la plus féconde laissée au lecteur. La stabilité marocaine a démontré sa capacité à traverser les crises. Son prochain défi sera de démontrer qu’elle peut également transformer suffisamment vite la société qu’elle contribue à préserver.

Le livre

Sébastien Boussois, Maroc, la force de la stabilité, Le Cherche Midi, 2026, 192 pages.

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