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Maroc : la diplomatie de Mohammed VI, de la réaction à l’initiative, puis à la constance

03 octobre 2026 - 20:44

Je ne suis pas diplomate de carrière. Je ne parle au nom d’aucun ministère et je ne représente pas officiellement le Maroc. J’observe sa politique étrangère depuis une autre position : celle d’un universitaire, d’un citoyen attentif aux affaires de son pays et d’un analyste qui, depuis des années, tente de décrypter les gestes, les silences, les alliances et les ruptures qui accompagnent l’action diplomatique.

C’est à partir de cette position, extérieure à l’appareil diplomatique mais attentive à ses évolutions, que je propose cette lecture. Non pas un bilan officiel, encore moins un plaidoyer, mais l’analyse d’une transformation de fond : le passage progressif d’une diplomatie souvent contrainte de réagir aux initiatives des autres à une diplomatie qui cherche davantage à fixer ses priorités, à diversifier ses alliances et à produire ses propres initiatives.

Le Sahara, centre de gravité

Le Sahara demeure le dossier central de la politique étrangère marocaine. La présentation, en 2007, de l’initiative d’autonomie a constitué un changement de méthode : Rabat ne se limitait plus à contester l’option indépendantiste, mais mettait sur la table une formule politique, celle d’une large autonomie sous souveraineté marocaine.

Près de vingt ans plus tard, l’évolution se mesure surtout à la transformation qualitative des positions internationales. Les États-Unis ont reconnu en 2020 la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. En 2024, la France a affirmé que « le présent et l’avenir » du territoire s’inscrivent, selon sa position, dans le cadre de la souveraineté marocaine et que le plan d’autonomie constitue la seule base pour parvenir à une solution politique juste, durable et négociée. Le Royaume-Uni a, en 2025, qualifié à son tour la proposition marocaine de base « la plus crédible, viable et pragmatique » pour un règlement durable.

La résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025 par onze voix et trois abstentions, a prolongé le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026. Elle maintient parallèlement l’objectif d’une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, fondée sur le compromis et conforme à la Charte des Nations unies, y compris au principe d’autodétermination.

Le conflit n’est donc pas juridiquement clos. Mais son centre de gravité diplomatique s’est déplacé : la proposition marocaine d’autonomie occupe désormais une place beaucoup plus importante dans la recherche d’une issue politique.

Espagne : le tournant de Pedro Sánchez

L’Espagne occupe dans cette évolution une place singulière. Ancienne puissance coloniale au Sahara, elle entretient avec le Maroc une relation façonnée par l’histoire, la géographie, les échanges économiques, les migrations et une interdépendance humaine exceptionnelle.

En mars 2022, Pedro Sánchez a indiqué au roi Mohammed VI que l’Espagne considérait la proposition marocaine d’autonomie comme « la base la plus sérieuse, crédible et réaliste » pour résoudre le différend. Le président du gouvernement espagnol a ensuite assumé cette orientation devant le Congrès, tout en réaffirmant que les Nations unies demeuraient le cadre du règlement et qu’une solution devait être mutuellement acceptée par les parties.

Ce changement a suscité une forte controverse en Espagne. Il a également permis de dépasser la grave crise bilatérale de 2021 et d’ouvrir une nouvelle étape entre Madrid et Rabat. Pour le Maroc, le tournant espagnol a donc eu une double portée : renforcer la dynamique diplomatique autour de l’autonomie et reconstruire sur de nouvelles bases l’une de ses relations bilatérales les plus stratégiques.

L’Afrique et le nouvel horizon atlantique

Feu Hassan II aimait comparer le Maroc à un arbre dont les racines plongent dans la terre africaine tandis que ses branches s’élèvent vers l’Europe. Sous Mohammed VI, cette géographie symbolique s’est élargie : les racines restent africaines, les relations avec l’Europe demeurent essentielles, mais l’Atlantique prend une dimension stratégique nouvelle.

Le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017 a consacré une politique engagée bien auparavant : visites royales, investissements, banques, agriculture, formation universitaire, infrastructures et coopération religieuse. Le Maroc a profondément africanisé sa politique étrangère.

La façade atlantique prolonge aujourd’hui cette orientation. L’initiative des États africains atlantiques, le projet d’accès des pays enclavés du Sahel à l’océan et le gazoduc africain atlantique Nigeria-Maroc traduisent une même ambition : transformer infrastructures, énergie et connectivité en instruments d’intégration régionale et de projection diplomatique.

Mais les ambitions ne valent que par leur réalisation. Ces projets exigent financements, stabilité, coopération entre États et capacité d’exécution. C’est précisément ici que la diplomatie rencontre l’épreuve du réel.

L’Amérique latine, l’autre rive de l’Atlantique

Cette ouverture atlantique conduit naturellement vers l’Amérique latine.

Pendant longtemps, la présence marocaine dans cette région a été interprétée presque exclusivement à travers le prisme du Sahara. Cette lecture avait ses raisons : l’Amérique latine a constitué l’un des terrains de la compétition diplomatique entre le Maroc, l’Algérie et le Polisario, et les alternances politiques continuent d’y provoquer des changements de position.

Mais réduire aujourd’hui la politique marocaine en Amérique latine à la seule recherche de soutiens sur le Sahara serait insuffisant. Une autre logique s’affirme progressivement : celle de la coopération Sud-Sud, du commerce, de l’agriculture, des engrais, des énergies renouvelables, de la formation universitaire, des échanges culturels et du rapprochement entre les deux rives de l’Atlantique.

Le potentiel est évident. Le Maroc peut mettre à profit en Amérique latine une partie de l’expérience acquise en Afrique, tout en tenant compte d’un contexte politique, économique et culturel profondément différent. Sa position géographique lui permet surtout d’ambitionner une fonction de connexion entre l’Europe, l’Afrique occidentale et l’espace latino-américain.

L’enjeu consiste donc à dépasser une diplomatie de positionnement pour construire une diplomatie de relations durables. L’Amérique latine ne devrait plus être envisagée seulement comme un espace où gagner des soutiens diplomatiques, mais comme un partenaire avec lequel construire une véritable relation transatlantique. Le Sahara reste une dimension de cette politique ; il ne peut plus, à lui seul, en épuiser le sens.

Diversifier sans changer de dépendance

Afrique, Europe, Amérique latine : cette extension géographique s’accompagne d’une diversification des partenaires. Les États-Unis, la Chine, l’Inde et les monarchies du Golfe occupent désormais des places différentes mais importantes dans l’équation marocaine.

Il ne s’agit pourtant pas de remplacer une dépendance par une autre. L’autonomie diplomatique ne consiste pas à substituer Washington, Pékin ou les capitales du Golfe à Paris, Madrid ou Bruxelles. Elle suppose de disposer d’un réseau suffisamment diversifié de partenaires pour conserver une capacité propre de décision.

De l’initiative à la constance dans l’action

En un quart de siècle, le Maroc a considérablement élargi le champ de sa politique étrangère. Son ancrage africain s’est renforcé, l’Atlantique est devenu un horizon stratégique, ses partenariats se sont diversifiés et, sur le Sahara, plusieurs puissances importantes ont fait évoluer leurs positions dans un sens favorable à tout ou partie de l’approche marocaine, même si le processus onusien demeure ouvert.

Mais, à mes yeux, l’évolution la plus significative est peut-être ailleurs. Elle réside dans la capacité à inscrire certaines orientations diplomatiques dans la durée.

Une initiative diplomatique peut produire un effet immédiat. Une stratégie ne prend véritablement forme que lorsqu’elle résiste au temps, aux changements de conjoncture, aux crises bilatérales et aux recompositions internationales. C’est précisément cette constance dans l’action qui permet de comprendre une partie importante de la diplomatie marocaine sous Mohammed VI.

L’Afrique en fournit probablement l’illustration la plus claire. Le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017 n’a pas constitué un commencement, mais l’aboutissement d’un patient travail de rapprochement engagé plusieurs années auparavant. De même, la proposition d’autonomie présentée en 2007 n’a acquis le poids diplomatique qui est aujourd’hui le sien qu’au terme d’un effort poursuivi pendant près de deux décennies. L’ouverture vers l’Atlantique et l’Amérique latine s’inscrit, elle aussi, dans cette logique du temps long.

Cela ne signifie ni que tous les objectifs ont été atteints ni que toutes les initiatives produiront nécessairement les résultats espérés. Les relations diplomatiques avec l’Algérie restent rompues depuis 2021, la frontière terrestre demeure fermée depuis 1994 et le conflit du Sahara n’est pas définitivement réglé. Les grands projets atlantiques devront, eux aussi, affronter l’épreuve du financement, de l’exécution et des réalités géopolitiques.

Mais c’est précisément ici qu’apparaît une différence essentielle entre l’initiative et la constance. La première consiste à ouvrir une voie ; la seconde à continuer de l’emprunter lorsque les résultats ne sont ni immédiats ni garantis.

La diplomatie marocaine sous Mohammed VI peut ainsi être lue comme un mouvement en trois temps : sortir de la réaction, acquérir la capacité d’initiative, puis inscrire cette initiative dans la durée.

Après avoir longtemps dû répondre aux mouvements des autres, le Maroc a cherché à produire ses propres mouvements. Après avoir appris à proposer, il lui faut désormais maintenir le cap, approfondir les partenariats engagés et transformer progressivement les orientations stratégiques en réalités durables.

De la réaction à l’initiative, puis de l’initiative à la constance dans l’action : c’est peut-être dans cette maîtrise progressive du temps diplomatique que réside l’une des transformations les plus profondes de la politique étrangère marocaine sous Mohammed VI.

 

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