À moins de deux mois des élections anticipées du 29 novembre, les principaux sondages espagnols convergent sur un même scénario : le Parti populaire arriverait en tête et disposerait, avec Vox, d’une majorité confortable au Congrès. Mais derrière cette apparente stabilité se cache un déplacement significatif du rapport de forces à droite : ce n’est pas le PP qui progresse, c’est surtout Vox. Une évolution suivie avec attention au Maroc, tant les positions du parti de Santiago Abascal sur l’immigration, Sebta et Melilia et les relations avec Rabat pourraient peser sur une future majorité espagnole.
À peine les élections anticipées convoquées par Pedro Sánchez que la bataille des sondages prend une nouvelle dimension. Les enquêtes publiées ces derniers jours par 40dB, Sigma Dos et SocioMétrica placent toutes le PP d’Alberto Núñez Feijóo en première position, tandis que Vox s’installe solidement comme troisième force politique. Selon les instituts, la formation de Santiago Abascal approche désormais les 18 % et pourrait disposer d’une soixantaine de députés.
Le phénomène mérite cependant d’être regardé de plus près. L’avantage du bloc conservateur ne repose pas sur une spectaculaire progression du PP. Le parti de Feijóo reste globalement proche de son résultat de 2023 et recule même dans certaines estimations. C’est Vox qui modifie l’équilibre. Cette progression signifie qu’une victoire de la droite le 29 novembre pourrait placer Abascal dans une position de force sans précédent face au PP au moment de négocier la formation du gouvernement.
Vox progresse, le PP reste pratiquement sur place
Le baromètre de 40dB réalisé pour El País et la Cadena SER est particulièrement révélateur. Le PP recueillerait 31,6 % des voix, tandis que Vox atteindrait 18,4 %, soit environ six points de plus que lors des élections générales de 2023. À eux deux, ils réuniraient exactement 50 % des suffrages ; en ajoutant les autres forces situées à droite, le total monterait à 52 %. Le PSOE, de son côté, tomberait à 27,4 %.
SocioMétrica dessine une configuration encore plus nette au Congrès : 143 députés pour le PP et 62 pour Vox. Avec l’unique siège de l’UPN, cet ensemble atteindrait 206 députés, très au-dessus des 176 nécessaires à la majorité absolue. Le PSOE serait ramené à 106 sièges et 26,5 % des voix. Là encore, la donnée la plus spectaculaire est celle de Vox, qui passerait de ses 33 députés actuels à 62.
Sigma Dos confirme la tendance générale avec une estimation de 203 sièges pour PP et Vox, dont 63 pour la formation d’Abascal. Les différences méthodologiques entre instituts imposent évidemment de la prudence : un sondage reste une photographie et non une prédiction du résultat du 29 novembre. Mais leur convergence montre que le centre de gravité de la droite espagnole s’est déplacé sensiblement vers Vox.
La gauche paie surtout sa fragmentation
À gauche, le problème ne se limite pas au recul du PSOE. Il réside également dans l’éclatement de l’espace qui avait permis à Sánchez de construire sa majorité en 2023. Le baromètre de 40dB attribue 5,6 % à Sumar et 2,7 % à Podemos. SocioMétrica accorde pour sa part six sièges et 5,3 % au nouvel espace du Frente Amplio, contre seulement deux députés à Podemos.
Cette dispersion est particulièrement coûteuse en Espagne. Dans les provinces disposant de peu de sièges, la mécanique électorale pénalise fortement les petites listes. Deux candidatures de gauche peuvent ainsi obtenir ensemble un nombre significatif de voix sans transformer celles-ci en représentation parlementaire équivalente. Le problème de Sánchez est donc double : le PSOE perd du terrain par rapport à 2023 tandis que ses partenaires potentiels risquent de perdre beaucoup plus en sièges qu’en voix.
C’est probablement l’un des éléments décisifs de la campagne qui commence. La droite arrive relativement concentrée autour de deux grandes formations ; la gauche doit encore résoudre une fragmentation qui pourrait lui coûter plusieurs dizaines de députés. Le rapport de forces national dépendra également des partis catalans et basques, mais leur capacité à arbitrer la formation du gouvernement diminuerait fortement si PP et Vox franchissaient ensemble la majorité absolue.
Le facteur logement peut encore rebattre les cartes
Il faut néanmoins introduire une réserve importante. Les différentes enquêtes n’ont pas été réalisées exactement au même moment et ne mesurent donc pas de la même manière les derniers bouleversements politiques et sociaux. Le terrain de 40dB s’est déroulé du 25 au 28 septembre, avant le rejet au Congrès des deux décrets gouvernementaux sur le logement. Celui de SocioMétrica, réalisé du 1er au 3 octobre, intègre davantage les premières conséquences de la crise et montre d’ailleurs une légère récupération du PSOE par rapport à son enquête précédente.
Le logement pourrait ainsi devenir l’une des grandes inconnues du 29-N. Une enquête récente de 40dB montre notamment qu’une large majorité des Espagnols se déclare favorable à certaines interventions publiques sur le marché immobilier, y compris parmi une partie des électeurs du PP et de Vox. La question dépasse donc les frontières traditionnelles entre gauche et droite et pourrait modifier les priorités de la campagne.
Pour Sánchez, qui a convoqué les élections alors que les rapports de forces lui sont défavorables, l’enjeu consiste précisément à transformer cette crise sociale en mobilisation électorale. Pour Feijóo, il s’agit au contraire de préserver son avance sans laisser Vox absorber une part croissante de son espace politique.
Vu du Maroc, l’évolution de Vox n’est pas anodine
Depuis Rabat, la question essentielle n’est d’ailleurs pas seulement de savoir si la droite espagnole peut obtenir 176 députés. Elle est aussi de savoir quelle droite sortirait des urnes. Un PP dominant disposant d’une majorité confortable avec un partenaire secondaire n’aurait pas le même rapport de forces qu’un PP contraint de négocier avec un Vox approchant ou dépassant les 60 sièges.
Cette nuance intéresse directement le Maroc. Les relations entre Rabat et Madrid ont connu ces dernières années une stabilisation stratégique fondée sur la coopération économique, migratoire et sécuritaire, ainsi que sur le nouveau cadre politique ouvert autour de la question du Sahara marocain. L’arrivée de Vox avec un poids déterminant dans une éventuelle majorité introduirait nécessairement une variable supplémentaire, compte tenu de ses positions sur l’immigration et de son discours particulièrement dur concernant Sebta et Melilia.
À sept semaines du scrutin, rien n’est donc joué. Mais les premières photographies de l’Espagne électorale montrent déjà quelque chose de plus profond qu’une simple avance de la droite : Vox n’est plus seulement le partenaire possible d’une majorité conduite par Feijóo. S’il confirme dans les urnes les niveaux annoncés aujourd’hui, il pourrait devenir l’acteur dont dépendrait cette majorité — et disposer, par conséquent, d’une capacité nouvelle à peser sur les choix intérieurs comme sur certains dossiers sensibles de la relation entre l’Espagne et le Maroc.