Une vaste synthèse internationale consacrée aux usages numériques des enfants et des jeunes alerte sur leur possible impact sanitaire. Plus de deux heures quotidiennes devant les écrans pourraient être associées, à l’échelle mondiale, à 2,8 millions d’années de vie en bonne santé perdues en lien avec la dépression et 240 000 avec l’obésité. Mais les chercheurs préviennent : ces projections illustrent une ampleur potentielle et ne démontrent pas que les écrans en sont directement la cause.
Téléphones portables, réseaux sociaux, jeux vidéo et plateformes numériques occupent désormais une place centrale dans la vie des enfants et des adolescents. Une nouvelle série de travaux publiée par The Lancet invite à considérer cette transformation non plus seulement comme une évolution technologique, mais comme une véritable question de santé publique.
Treize experts internationaux ont participé à cette série de trois articles. L’analyse scientifique qui l’accompagne s’appuie sur 121 revues de recherche regroupant 2 790 études et plus de neuf millions de personnes âgées de moins de 25 ans, ce qui en fait l’une des synthèses les plus importantes réalisées sur la question.
Les résultats mettent en évidence des associations récurrentes entre un usage problématique des médias numériques et différents problèmes de santé : troubles psychologiques, perturbation du sommeil et diminution de l’activité physique notamment.
Le chiffre des 2,8 millions doit être interprété avec prudence
Les chercheurs ont tenté de traduire ces associations en termes de santé publique. Selon leur modélisation, une exposition aux écrans dépassant deux heures par jour pourrait être associée à environ 2,8 millions d’années de vie en bonne santé perdues chaque année à cause de la dépression, auxquelles s’ajouteraient quelque 240 000 années liées à l’obésité.
Ce chiffre spectaculaire nécessite toutefois une explication. Il ne signifie ni que les écrans provoquent des millions de décès, ni qu’ils réduisent mécaniquement l’espérance de vie des utilisateurs.
Il s’agit d’une projection de charge sanitaire destinée à montrer ce que pourrait représenter, à l’échelle d’une population mondiale très largement exposée, une augmentation même modeste du risque individuel.
Les auteurs eux-mêmes demandent de ne pas considérer ces projections comme une mesure exacte des dommages. La qualité des preuves disponibles demeure faible et les études analysées sont en grande partie observationnelles. Elles permettent donc d’établir des associations, mais pas une relation directe de cause à effet.
Temps d’écran ou usage problématique ?
Cette distinction est essentielle. La nouvelle analyse ne réduit pas la question au nombre d’heures passées devant un téléphone ou un ordinateur. Elle met particulièrement en avant ce que les chercheurs appellent l’usage problématique des médias numériques : des comportements compulsifs ou proches de mécanismes addictifs, dans lesquels l’utilisateur éprouve des difficultés à interrompre son activité.
Les chercheurs invitent également à examiner la conception même des plateformes : défilement infini, lecture automatique, recommandations algorithmiques ou notifications peuvent contribuer à prolonger l’engagement.
Toutes les utilisations numériques ne sont cependant pas équivalentes. La revue relève également des associations entre une utilisation modérée et un meilleur bien-être, tandis que certains jeux vidéo impliquant une activité physique sont associés à des modes de vie plus favorables.
Une exposition devenue presque universelle
L’enjeu est d’autant plus important que l’environnement numérique accompagne désormais l’enfance dès les premières années. Dans les pays de l’OCDE, 93 % des enfants d’environ dix ans avaient accès à internet en 2021 et près de 70 % possédaient déjà leur propre smartphone. À 15 ans, 98 % avaient accès à un smartphone connecté à internet.
Dans la plupart des pays de l’OCDE, au moins la moitié des adolescents de 15 ans passent par ailleurs 30 heures ou davantage par semaine sur des appareils numériques.
Face à cette généralisation, les auteurs estiment que la responsabilité ne peut plus reposer uniquement sur les familles. Ils demandent davantage de transparence aux entreprises technologiques, l’accès des chercheurs indépendants aux données détenues par les plateformes et des évaluations sanitaires des nouveaux produits et fonctionnalités avant leur déploiement.
Ils défendent également une coordination internationale plus forte afin d’établir des normes communes de protection des enfants et des jeunes dans l’environnement numérique.
Le message scientifique est donc plus complexe qu’une condamnation générale des écrans. Le problème n’est pas seulement combien de temps les jeunes passent connectés, mais comment ils utilisent les technologies, comment celles-ci sont conçues et quelles activités essentielles — sommeil, exercice, études ou relations sociales — elles peuvent finir par remplacer.