Dans une chronique intitulée « Les dragons africains », l’écrivain Boualem Sansal porte un regard favorable sur la transformation industrielle du Maroc, tout en évoquant les fractures sociales qui accompagnent son développement. Sa réflexion dépasse l’économie pour interroger la rupture entre Rabat et Alger et les perspectives d’un Maghreb privé de coopération régionale.
Le Maroc, ses ambitions industrielles et ses contradictions sociales occupent une place centrale dans une récente chronique de l’écrivain algérien Boualem Sansal, intitulée « Les dragons africains ». Publié le 8 octobre, ce texte, dans lequel l’auteur annonce un voyage au Royaume, propose une lecture favorable de la modernisation économique marocaine tout en interrogeant les blocages qui entravent le développement du Maghreb. L’intérêt de cette prise de position réside moins dans l’éloge d’un modèle national que dans le regard porté, depuis l’espace intellectuel algérien, sur un pays voisin avec lequel les relations politiques demeurent profondément dégradées.
La réflexion de Sansal s’inscrit dans une interrogation plus large sur les trajectoires économiques africaines. En mettant l’accent sur l’industrialisation du Maroc, l’écrivain attire l’attention sur les transformations d’un pays longtemps associé, dans les représentations extérieures, à l’agriculture, au tourisme et aux activités traditionnelles. L’émergence de nouvelles filières manufacturières et l’intégration aux chaînes de production internationales participent de cette évolution. Mais l’auteur ne présente pas cette dynamique comme exempte de contradictions : les inégalités sociales et la rareté de l’eau figurent également parmi les difficultés qu’il relève.
Le développement économique à l’épreuve des réalités sociales
La question soulevée par cette lecture est celle de la portée réelle de la modernisation. L’expansion industrielle, l’attraction des investissements et le développement des infrastructures constituent des transformations économiques importantes, mais leur traduction sociale ne va pas nécessairement de soi. La création d’emplois, l’amélioration des revenus, l’accès aux services publics et la réduction des disparités territoriales restent des dimensions essentielles pour apprécier les effets du développement. En rappelant l’existence de difficultés sociales au Maroc, Sansal introduit ainsi une nuance dans une réflexion qui pourrait autrement être réduite à une célébration de la croissance.
La question de l’eau illustre particulièrement les limites auxquelles peuvent se heurter les ambitions économiques. Dans un environnement marqué par des contraintes climatiques et hydriques, le développement industriel, agricole et urbain doit composer avec des ressources limitées. La réussite d’une stratégie économique ne dépend donc pas uniquement de sa capacité à attirer des capitaux ou à augmenter les exportations, mais aussi de la manière dont elle intègre les besoins des populations et la préservation des équilibres environnementaux. Cette tension entre expansion productive et durabilité constitue un enjeu qui dépasse largement le seul cas marocain.
Un Maghreb fragmenté malgré ses complémentarités
La dimension la plus politique de la chronique tient à la critique formulée par Sansal à l’égard de la rupture entre l’Algérie et le Maroc. En évoquant les transformations économiques marocaines dans un contexte de relations bilatérales interrompues, l’écrivain remet indirectement au centre du débat le coût de la fragmentation maghrébine. Les deux pays disposent de ressources, de capacités productives et de marchés dont les complémentarités pourraient nourrir une coopération régionale plus importante. Pourtant, les différends politiques et diplomatiques continuent de limiter les échanges et les perspectives d’intégration.
Cette réflexion ne saurait effacer les désaccords profonds qui opposent Rabat et Alger, notamment sur les questions de sécurité régionale et du Sahara occidental. Elle invite néanmoins à distinguer les contentieux entre États des possibilités de dialogue entre sociétés. Les relations culturelles, les échanges intellectuels et les préoccupations économiques communes constituent autant de dimensions qui ne se confondent pas entièrement avec les positions officielles des gouvernements. Dans cette perspective, le regard d’un écrivain algérien sur les mutations du Maroc prend une signification particulière, sans qu’il faille lui attribuer une portée diplomatique qu’il ne revendique pas nécessairement.
La chronique de Boualem Sansal reste une prise de position personnelle, et non une étude économique indépendante. Ses appréciations sur la modernisation du Maroc doivent donc être distinguées des indicateurs permettant d’en mesurer objectivement les résultats. Mais elle contribue à ouvrir une discussion sur la manière dont les pays du Maghreb se perçoivent mutuellement, sur les possibilités de développement qu’offre leur voisinage et sur les conséquences d’une séparation politique prolongée.
Au fond, la question dépasse la comparaison des performances nationales. Elle porte sur la capacité des sociétés maghrébines à envisager leur avenir autrement qu’à travers la rivalité entre États. Entre transformations économiques, fragilités sociales et frontières politiques, le texte de Sansal rappelle qu’une région ne se définit pas seulement par ce qui la divise, mais aussi par les possibilités de coopération qu’elle laisse inexploitées.