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Espagne : la crise du logement bouleverse la campagne, mais pas encore les rapports de force électoraux

10 octobre 2026 - 08:15

À sept semaines des élections législatives anticipées du 29 novembre, un sondage attribue au Parti populaire et à Vox une majorité parlementaire confortable, malgré la mobilisation provoquée par l’expulsion puis la mort de Maricarmen Abascal. Pour le Maroc, cette séquence électorale mérite une attention particulière : au-delà des équilibres politiques espagnols, elle pose la question de l’avenir des relations avec Rabat, alors que la question migratoire et les tensions autour de Sebta et Melilia occupent une place croissante dans les discours de l’opposition.

L’Espagne traverse une séquence politique singulière. Une femme de 87 ans, expulsée du logement madrilène qu’elle occupait depuis plus de sept décennies, est devenue le symbole d’une crise sociale profonde. Sa mort, le 7 octobre, a prolongé une mobilisation qui avait déjà contribué à précipiter la convocation d’élections législatives anticipées. Pourtant, à en croire les premières mesures de l’opinion, cette secousse n’a pas encore modifié les principaux équilibres électoraux.

Selon une enquête réalisée les 7 et 8 octobre par l’institut 40dB. pour El País et la Cadena SER, le Parti populaire (PP) d’Alberto Núñez Feijóo recueillerait 31,9 % des intentions de vote, contre 28,1 % pour le Parti socialiste (PSOE) de Pedro Sánchez et 18,9 % pour Vox, dirigé par Santiago Abascal. La projection centrale attribue 132 sièges au PP et 66 à Vox, soit 198 députés au total, au-delà des 176 nécessaires pour disposer d’une majorité absolue au Congrès.

Ces chiffres ne constituent ni un résultat électoral ni une garantie de coalition. L’enquête repose sur 800 entretiens en ligne, avec une marge d’erreur annoncée de 3,5 points. Elle a surtout été menée dans un laps de temps trop court pour mesurer pleinement les conséquences politiques de la mort de Maricarmen Abascal. Sa principale indication est donc plus limitée, mais significative : à ce stade, l’indignation sociale et les intentions de vote n’évoluent pas au même rythme.

Quand la colère sociale ne se traduit pas automatiquement dans les urnes

La crise du logement révèle une contradiction au cœur de la société espagnole. D’un côté, les manifestations contre les expulsions et l’augmentation des loyers témoignent d’une demande de protection sociale qui dépasse les appartenances partisanes. De l’autre, les enquêtes électorales continuent de montrer un avantage du bloc formé par la droite conservatrice et Vox.

Cette situation rappelle qu’une mobilisation collective ne constitue pas nécessairement un mouvement électoral homogène. Les personnes qui réclament une meilleure régulation du marché immobilier ne partagent pas toutes les mêmes préférences en matière d’économie, d’immigration, de sécurité ou de politique institutionnelle. Une enquête antérieure de 40dB. indiquait d’ailleurs qu’une majorité des sympathisants du PP et de Vox soutenaient eux aussi certaines interventions publiques destinées à limiter les prix du logement.

Le débat ne se réduit donc pas à une opposition entre électeurs favorables au marché et électeurs favorables à la régulation. Il concerne également la crédibilité accordée aux différents partis pour résoudre une crise qui s’est aggravée au fil des années.

Le PSOE enregistre une progression de sept dixièmes de point, à 28,1 %, mais la projection ne lui attribue que 112 députés. Plus préoccupante pour ses possibilités d’alliance est la dispersion de la gauche alternative : le Frente Amplio issu de l’ancien espace Sumar est crédité de 5,3 %, tandis que Podemos descend à 2,3 %. Une candidature commune améliorerait leur représentation selon les simulations, sans pour autant modifier fondamentalement les rapports de force présentés par cette enquête.

L’originalité du moment espagnol réside également dans un paradoxe personnel. Pedro Sánchez reste le dirigeant préféré pour présider le gouvernement parmi les personnes interrogées, avec 32,2 %, devant Feijóo, à 29,3 %. Mais cette préférence individuelle ne se traduit pas mécaniquement en une majorité parlementaire pour son camp. L’Espagne pourrait ainsi connaître une campagne où la popularité relative du chef du gouvernement et les projections de sièges racontent deux histoires différentes.

Vox, une progression qui intéresse directement le Maroc

Depuis Rabat, l’élément le plus sensible du sondage n’est pas seulement l’avance du PP. C’est aussi la progression de Vox, dont la représentation passerait, dans la projection centrale de 40dB., de 33 à 66 députés par rapport aux élections de 2023.

Cette évolution mérite d’être examinée à la lumière des positions exprimées par Santiago Abascal sur le Maroc. Le 31 août, Vox a demandé la suspension du traité d’amitié, de bon voisinage et de coopération entre les deux pays. La formation a également réclamé un durcissement de la politique migratoire, allant jusqu’à proposer des restrictions de visas visant les ressortissants marocains et à défendre une militarisation renforcée de la frontière de Ceuta.

Ces propositions sont celles de Vox et ne constituent pas la politique officielle de l’État espagnol. Elles indiquent néanmoins les orientations que le parti entend défendre dans le débat public et, le cas échéant, dans toute négociation gouvernementale.

Le PP adopte une position distincte, même s’il a lui aussi durci son discours sur la sécurité des frontières et les relations avec Rabat. Feijóo réclame davantage de fermeté et de transparence dans les échanges bilatéraux, notamment à propos de Ceuta et Melilla. La convergence ponctuelle de certaines critiques ne doit cependant pas masquer les différences entre les deux formations, ni permettre de présumer les conditions d’un éventuel accord de gouvernement.

Pour le Maroc, l’enjeu est concret. Les relations avec l’Espagne reposent sur des interdépendances économiques, commerciales, sécuritaires et humaines qui dépassent les alternances politiques. L’Espagne constitue un partenaire économique majeur du Royaume, tandis que les échanges migratoires, les liaisons maritimes et les communautés établies de part et d’autre du détroit donnent à cette relation une profondeur particulière.

Une modification de la majorité parlementaire espagnole pourrait ouvrir de nouveaux débats sur les modalités de cette coopération. Mais l’ampleur réelle des changements dépendrait de la composition du gouvernement, de son programme et des engagements internationaux de Madrid. Il serait prématuré de transformer une projection électorale en scénario diplomatique acquis.

Le détroit de Gibraltar, au-delà des discours de campagne

La campagne espagnole met en évidence une réalité souvent négligée : les questions intérieures peuvent avoir des répercussions directes sur les relations de voisinage. La crise du logement est d’abord un problème social espagnol, mais elle se déroule dans un environnement politique où l’immigration occupe également une place centrale. Certains partis établissent un lien entre la pression immobilière, la croissance démographique et les arrivées de migrants ; d’autres insistent sur l’insuffisance de logements disponibles, les difficultés de régulation et les déséquilibres du marché.

Ces lectures concurrentes ne doivent pas être confondues avec des démonstrations de causalité. Le manque de logements accessibles résulte de plusieurs facteurs économiques, démographiques et réglementaires. Réduire cette crise à la seule immigration ne permettrait pas d’en saisir toute la complexité.

Cette distinction est particulièrement importante pour les relations maroco-espagnoles. Le débat sur l’immigration peut facilement déplacer vers le voisin marocain des tensions qui relèvent d’abord des choix de politique intérieure espagnole. À l’inverse, ignorer les préoccupations sécuritaires et les difficultés de gestion des frontières ne contribuerait pas davantage à un dialogue équilibré.

L’intérêt des deux pays réside dans la préservation de canaux de coopération capables de résister aux fluctuations électorales, tout en permettant l’expression de désaccords sur les questions sensibles. Les enjeux économiques, humains et stratégiques du détroit exigent une continuité que les slogans de campagne ne suffisent pas à définir.

Une élection encore ouverte, une relation bilatérale déjà concernée

Le scrutin du 29 novembre se déroulera dans un climat où plusieurs préoccupations se superposent : logement, pouvoir d’achat, immigration, fonctionnement des institutions et crédibilité des formations politiques. Le sondage du 9 octobre indique un avantage du PP et de Vox à la date de l’enquête, mais il ne permet pas de déterminer le résultat du vote, encore moins la forme d’un futur gouvernement.

La mobilisation provoquée par la mort de Maricarmen Abascal pourrait continuer d’influencer le débat public. Les prochaines semaines permettront de voir si la crise du logement demeure au centre de la campagne ou si d’autres thèmes reprennent le dessus. Elles montreront également comment les partis traduisent leurs déclarations générales en propositions précises.

Pour le Maroc, suivre cette campagne ne consiste pas à choisir entre les forces politiques espagnoles. Il s’agit de comprendre comment chacune envisage la relation avec le voisin du sud et quelles conséquences concrètes ses propositions pourraient avoir sur la coopération bilatérale.

Car, quelle que soit la majorité issue des urnes, une donnée géographique et politique restera inchangée : le Maroc et l’Espagne devront continuer à gérer ensemble les réalités d’un voisinage étroit, fait à la fois d’intérêts communs, de désaccords et de responsabilités partagées. C’est peut-être là que se situe, pour Rabat, le principal enjeu d’une élection espagnole dont la crise du logement constitue aujourd’hui le révélateur social le plus visible.

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